Le laboratoire Astellas Pharma attaque la revue Prescrire pour "dénigrement" du Protopic. Il est urgent de protéger les lanceurs d’alerte.

Publié le par Carland

Astellas attaque la revue Prescrire pour "dénigrement" du Protopic. Il est urgent de protéger les lanceurs d’alerte.

Voila ce qui se passe dans un pays qui ne protège pas ses lanceurs d’alerte, qui doivent subir des poursuites-bâillon visant à les poursuites bâillon.jpgintimider et les discréditer, mais aussi à faire un "exemple", c’est-à-dire à dissuader toute éventuelle critique d’un médicament ou dispositif médical, en l’occurrence. Mais même si le lobby pharmaceutique est le plus puissant au monde – c’est l’industrie qui dépense le plus pour des activités de lobbying (et consultance, communication / "relations publiques", marketing, etc.), - ces poursuites-bâillon ne sont pas son apanage exclusif.

Tous les industriels pratiquent ce qu’on appelle les SLAPP (strategic lawsuit against public participation) : poursuite stratégique contre la mobilisation publique, en particulier dans des pays tels la France, où ils ne risquent rien, mais peuvent facilement arriver à leurs fins : faire peur et donc décourager toute voix critique.

Chez nous, dans un pays qui se dit pourtant une République – par définition soucieuse de la santé et de l’information libre de ses citoyens -, il n’y a pas non plus une vraie loi sur la liberté d’information telle que le FOIA des Etats-Unis (Freedom of Information Act) ; pas d’exigences inscrites dans le droit et dans les moeurs de transparence ; pas de recours collectif en justice (class actions, etc.), ni d’autres façons d’obtenir justice pour les victimes ; pas de qualifications juridiques permettant des poursuites pénales des industriels en cas de dérapage, de médicaments défectueux, de corruption active ou passeive, etc. ; pas d’autorités sanitaires indépendantes de l’argent des industriels, pas de presse médicale indépendante, et ainsi de suite. La notion de "conflits d'intérêts" n'est ni inscrite clairement dans le droit ni enracinée dans la culture publique, politique, entrepreneuriale ou même associative.

Sur toutes les questions liées à la protection des usagers / consommateurs, à la réflexion sur le lobbying, les conflits d'intérêts sous toutes leurs formes, sur toutes les questions liées à la responsabilité des industriels (comme des scientifiques, d'ailleurs) et au fait que ce sont les citoyens qui doivent se resaisir de leurs capacités décisionnaires afin d'exiger des pratiques conformes à l'éthique et des lois strictes - sur tout cela, la France accuse un retard d' au moins 20 ans.

Lors d'un débat récent, je donnais un exemple simple illustrant ce retard: c'est en 2005 que le Pr Jean-Claude Salomon parle pour la première fois en France du "complexe médico-industriel" dans un petit livre (salutaire!) du même nom publié par ATTAC. Aux Etats-Unis, on en parlait depuis les années 70, et le Pr Arnold Relman (voir aussi cet article traduit par Pharmacritique sur la marchandisation de la santé) écrivait à ce sujet en 1980, dans une revue qui n'est pas un repaire de gauchistes: New England Journal of Medicine...

Si nous étions dans un pays où la santé publique était l’intérêt majeur, c’est Astellas qui, suite à l’alerte lancée par la revue Prescrire, devrait fournir la preuve que son Protopic° (tacrolimus) a une balance bénéfice – risques favorable… Or chez nous, non seulement on tend à museler les rares voix indépendantes, mais en plus on inverse la charge de la preuve…

Raison de plus d’exiger – et j’en ai parlé plus d’une fois sur Pharmacritique et ailleurs - une analyse lucide de l'ensemble du complexe médico-industriel et la remise à plat de tout le système de santé (incluant donc l'information santé, la transparence sur les conflits d'intérêts, etc.). Exiger en même temps l’élaboration d’une déontologie de l’expertise qui donnerait toute sa place à l’expertise indépendante, dans un système d’expertise systématiquement contradictoire et pluraliste et dont les délibérations comme l’ensemble du processus de décision seraient transparents, depuis la recherche clinique jusqu’à l’AMM (autorisation de mise sur le marché (par l’AFSSAPS), en passant par l'évaluation du service médical rendu (par la HAS) et la fixation des prix (par le CEPS), etc.

La formulation des principes d’une déontologie de l’expertise - qui permettrait aussi d’éliminer progressivement les conflits d’intérêts et enracinerait le principe de l’expertise citoyenne – serait l’une des missions d’une Haute autorité de l’alerte et d’expertise.

Car la définition du statut du lanceur d’alerte et des modalités de sa protection – qui demande des changements surtout dans la législation sur la liberté d’information, dans le Code du travail et celui de la santé publique – ne peut voir le jour que si l’on crée une telle instance éthique indépendante dont les principales dimensions ont été explicitées dans la proposition de loi élaborée par la Fondation Sciences Citoyennes. L’exposé des motifs et le texte sont accessibles à partir de cette page.

La Fondation Sciences Citoyennes a mis en place régulièrement des campagnes de soutien à des lanceurs d’alerte livrés pieds et mains liés aux représailles de leur hiérarchies ou des lobbies concernés. Je rappelle les deux dernières campagnes, en soutien à Gilles-Eric Séralini (sur les risques des OGM, articles à partir de cette page) et à Jacques Poirier.

J’ai coordonné la majeure partie de la campagne de soutien à Jacques Poirier (articles accessibles à partir de cette page), lanceur d’alerte sur le danger des héparines chinoises utilisées dans la fabrication du Lovenox° (énoxaparine). J’ai aussi écrit un article introductif avec beaucoup de liens et invite les lecteurs qui ne l'ont pas encore fait à signer la pétition toujours ouverte.

Le verdict dans ces deux « cas » sera rendu public après la mi-janvier, et nous ne pouvons qu’espérer que, malgré l’absence d’une loi spécifique de protection – telle que le Whistleblower Protection Act aux Etats-Unis, par exemple -, la justice française saura raison garder.

L'image est tirée de cette page de Radio Canada, où elle illustre un article très intéressant sur la demande d'une loi contre les SLAPP ou poursuites-bâillon.

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Astellas Pharma accuse la revue Prescrire de « dénigrement » et la traîne en justice

La 17e chambre civile du Tribunal de grande instance de Paris se prononcera le 16 février sur l’action intentée par Astellas.

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Voici la dépêche AFP reprise du site de France 24, suivie par une dépêche beaucoup plus complète d’APM.

« Le laboratoire Astellas Pharma a assigné en justice la revue médicale Prescrire pour avoir "dénigré" l'utilisation de l'un de ses produits, le Protopic°, dans la prévention d'une maladie, l'eczéma atopique, a indiqué mardi à l'AFP la revue.

AFP - Le laboratoire Astellas Pharma a assigné en justice la revue médicale Prescrire pour avoir "dénigré" l'utilisation de l'un de ses produits, le Protopic, dans la prévention d'une maladie, l'eczéma atopique, a indiqué mardi à l'AFP la revue.

L'audience se tiendra mercredi après-midi devant le tribunal de grande instance de Paris, a précisé l'avocat de la revue médicale indépendante, Me Jean Martin.

La revue, spécialisée dans l'analyse des bienfaits et des méfaits des médicaments, avait critiqué l'usage du médicament "en prévention" de cette maladie de peau dans son numéro de septembre 2009. Le mensuel notait que le "tacrolimus (nom de la molécule du Protopic) dermique en +prévention+" pour l'eczéma atopique" est "un traitement à écarter". "Gare aux cancers, a fortiori avec un usage au long cours", avertissait l'article.

Cette pommade pour la peau, toujours dans cet usage préventif, a "une balance bénéfices-risques nettement défavorable", soutenait Prescrire évoquant par ailleurs de possibles "irritations et infections cutanées" (herpès, impétigo, etc.)" liées à cette nouvelle indication du traitement.

Le laboratoire Astellas Pharma estime que ce "dénigrement" lui porte préjudice et dénonce "le caractère erroné, voire mensonger, de certaines critiques figurant dans l'article litigieux".

Pour l'avocat de la revue, "c'est la liberté d'expression et l'exercice de la liberté de critique qui sont en jeu". »

La dépêche APM (Agence de Presse Médicale)

« Astellas attaque la revue Prescrire en justice pour dénigrement »

« PARIS, 4 janvier 2011 (APM)

Le laboratoire japonais Astellas a assigné en justice la revue Prescrire, accusant cette dernière d'avoir dénigré de manière "malveillante" le tacrolimus topique Protopic* dans un article de son édition de septembre 2009 publié à l'occasion de l'extension de ses indications, a-t-on appris lundi auprès de la revue.

Une audience sur ce dossier doit se tenir ce mercredi devant la 17ème Chambre du Tribunal de grande instance (TGI) de Paris, spécialisé dans les affaires touchant la presse.

Dans l'édition concernée, Prescrire avait accordé la mention "pas d'accord" à une extension d'indication du tacrolimus topique Protopic* (Astellas) dans la prévention des poussées de dermatite atopique, jugeant la balance bénéfices/risques du produit défavorable (cf dépêche APM EHMI1004).

La revue avait notamment pointé les risques d'effets secondaires associés à ce traitement, citant notamment les risques de fréquentes irritations et infections cutanées, de lymphome et de passage systémique de la molécule.

Dans l'assignation déposée par le plaignant, dont l'APM a eu copie, Astellas estime que l'article a "dénigré en termes dénués de toute nuance" la spécialité et qu'il constitue une "critique pour le moins acerbe et malveillante" du médicament.

Le laboratoire considère dans cette assignation que l'article accuse le tacrolimus "de faire courir plus de risque pour la santé qu'il n'engendre de bénéfices non seulement en provoquant des irritations cutanées, mais également, ce qui est beaucoup plus grave, en étant à l'origine de lymphomes et de cancers cutanés".

"De telles allégations, qui ne reposent sur aucune donnée scientifique valide et avérée, sont particulièrement choquantes s'agissant d'un médicament qui (...) bénéficie d'une autorisation de mise sur le marché [AMM] parfaitement conforme", fait valoir le laboratoire.

"Le caractère erroné, voire mensonger, de certaines critiques figurant dans l'article litigieux semble autant d'autant plus inspiré par la volonté de dénigrer que la revue Prescrire est éditée par des professionnels de santé qui avaient donc toute latitude pour vérifier leurs informations", pointe-t-il également.

Plus loin dans le texte, le plaignant reconnaît l'existence des risques d'effets secondaires associés au traitement mais souligne que l'AMM, ainsi qu'une réévaluation de la spécialité réalisée par l'Agence européenne du médicament (EMA) lancée en 2005, n'ont pas remis en cause son rapport bénéfices/risques, "contrairement à ce que soutient l'article litigieux de manière mensongère".

"De telles informations étaient naturellement à la portée de la revue Prescrire, dont le comportement est d'autant plus fautif qu'elle a donc sciemment omis de les intégrer à l'article litigieux, trahissant par la-même son intention de nuire", poursuit Astellas.

Les sources de l'article en question mentionnent notamment le Résumé des caractéristiques du produit (RCP) européen de Protopic* datant du 7 avril 2009, note-t-on.

L'assignation met également en avant que la revue avait souligné dans son article qu'Astellas n'avait fourni "qu'une documentation publiée" et n'a pas cherché à obtenir des informations complémentaires auprès du laboratoire.

"Astellas aurait pourtant été très satisfaite d'être en mesure de démentir les fausses affirmations de la revue Prescrire", relève la firme dans le document.

"En manquant délibérément à son devoir de prudence et d'objectivité dans la présentation des effets du Protopic* et de son principe actif le tacrolimus, l'association Mieux Prescrire (éditrice de la revue, ndlr) a donc causé à Astellas Pharma un préjudice dont elle doit réparation", conclut l'avocat du laboratoire.

INSCRIPTION AU REMBOURSEMENT

Astellas estime en outre que l'article de Prescrire "a pour principal objet de dissuader les professionnels de santé à prescrire le Protopic*" et avance l'argument selon lequel il "jette de surcroît la suspicion sur son autorisation de mise sur le marché, voire la compétence des autorités de santé" et de ses experts.

L'entreprise considère également que cet article "est de nature à conditionner défavorablement la Commission de transparence (CT)" dans le cadre de la demande d'inscription au remboursement de la spécialité dans cette indication.

Elle demande la publication par Prescrire sous astreinte d'un communiqué judiciaire et sa condamnation à une amende de 10.000 euros pour réparation du préjudice.

Astellas réclame en outre le versement par l'association de la somme de 5.000 euros pour prise en charge des frais de procédure.

PRESCRIRE DEFEND SA LIBERTE D'APPRECIATION ET DE CRITIQUE

Dans une interview téléphonique à l'APM accordée mardi, Me Jean Martin, avocat de la revue Prescrire, a indiqué que cette dernière entendait défendre mercredi "sa liberté d'appréciation" et de "critique" et plus largement la "liberté de la presse".

Il a fait valoir qu'il existait "un droit d'alerte", qualifiant Prescrire de "vigie" qu'il était nécessaire de protéger.

Le conseil de Prescrire a souligné que la liberté de la presse devait s'appliquer "y compris pour la presse spécialisée" en santé et que cette valeur ne devait pas être réservée aux articles de presse notamment politiques.

Concernant la presse spécialisée en santé, il ne doit pas y avoir "une seule vérité", a-t-il jugé.

Il a souligné que la revue avait déjà fait l'objet de plusieurs actions en justices similaires intentées par des laboratoires, assurant que Prescrire n'avait pas à ce jour été condamné pour ses articles.

Contacté mardi matin par l'APM, le cabinet d'avocats d'Astellas n'était pas en mesure d'apporter dans l'immédiat des commentaires sur ce dossier. »

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Publié dans Censure

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