La fermeture des petits services de chirurgie (dont Carhaix !) serait une catastrophe
Par Aline Leclerc pour lemonde.fr
Les hôpitaux français dont les services de chirurgie opérent moins de 1 500 personnes par an sont menacés de fermeture. L'information, publiée le 4 juillet dans le Journal du dimanche, a suscité indignation et inquiétudes parmi les défenseurs des hôpitaux de proximité.
L'hebdomadaire a publié une liste de 54 établissements dont le bloc opératoire serait menacé. Beaucoup se concentrent le long d'une diagonale des Ardennes à l'Ariège avec plusieurs hôpitaux de la région Midi-Pyrénées (dont ceux de Decazeville, Saint-Girons ou Figeac) ou de l'Auvergne (dont ceux d'Issoire et Thiers). Mais plusieurs sont également concernés en Bretagne et en Provence-Alpes-Côte d'Azur.
Mais cette liste est sujette à caution. Outre le fait qu'elle n'ait pas été confirmée par le ministère de la santé, elle ne semble pas à jour. Plusieurs hôpitaux y figurant ont déjà vu fermer leur service de chirurgie (comme Valréas dans le Vaucluse, Lavaur dans le Tarn ou l'hôpital de Saint-André-Saint Benoit de La Réunion).
"CROYEZ-VOUS QUE LES GRANDS PONTES OPÈRENT BEAUCOUP ?"
Le projet, lui, est par contre bien réel. Le ministère de la santé a confirmé dimanche qu'il préparait des décrets instaurant ces quotas de 1 500 opérations chirurgicales pour fin juillet-début août. Les syndicats, en bloc, dénoncent ce critère du chiffre. "C'est un critère arbitraire qui ne dit pas grand chose de l'offre réel de soin sur le territoire concerné, estime ainsi Nathalie Canieux, secrétaire général de la fédération santé sociaux à la CFDT. Y'a-t-il un chirurgien qui pratique 1 500 opérations par an ? Auquel cas il pratique beaucoup. Y'a-t-il 50 chirurgiens ? Auquel cas, ils pratiquent peu".
Le manque de pratique des chirurgiens des petits hôpitaux de proximité est pourtant l'argument mis en avant par Jean Leonetti, président de la Fédération hospitalière de France et vice-président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, pour soutenir la fermeture des blocs opératoires, au nom "du meilleur soin offert au patient". "Lorsque les médecins opèrent peu, le geste est moins sûr. Les statistiques des sociétés savantes sont implacables", dit-il au JDD.
"Croyez-vous que les grands pontes parisiens que vous voyez régulièrement dans les médias opèrent beaucoup ?, rétorque Philippe Crépel, secrétaire fédéral de la CGT santé. Et pourtant personne ne dénonce le risque pour les patients".
"A Saint-Girons, le chirurgien ne fait pas ses 1 500 opérations. Par contre, ce que ne dit pas ce chiffre, c'est que justement pour ne pas manquer de pratique, il opère un jour par semaine au CHU à Toulouse", explique Nathalie Gamiochipi, secrétaire fédérale CGT Santé, infirmière dans cet hôpital ariégeois, dont le service est menacé selon la liste publiée dimanche.
Ainsi, estime Didier Bernus, secrétaire de la fédération FO Santé, "on invoque de soi-disant normes de sécurité pour légitimer un projet qui n'a qu'un seul but : faire des économies. Et cela, sans prendre en compte le fait que ces services, même petits, répondent à de véritables besoins".
"IL FAUT PRENDRE EN COMPTE LA RÉALITÉ DE LA RÉGION"
Situé au cœur d'une zone de montagnes et de vallées très enclavées, l'hôpital de Saint-Girons s'est déjà battu pour le maintien de sa maternité. "C'était il y a presque dix ans, se souvient Nathalie Gamiochipi. Certes nous n'atteignions pas le quota de naissance requis. Mais il faut comprendre ce qu'est la réalité de la région : certains patients habitent dans la vallée à plus de cinquante kilomètres, et on ne parle pas de kilomètres d'autoroute ! Ce sont des routes de montagnes en mauvais état, enneigées durant l'hiver. Les élus, les professionnels, les habitants ont bataillé et nous avons obtenu une mesure d'exception géographique".
Elle ne comprend pas que le nom de l'hôpital figure sur la liste de ceux qui pourraient perdre leur service de chirurgie. "Nous avons fait de gros efforts pour nous réorganiser, créer des partenariats pour que nos équipes aillent pratiquer au CHU de Toulouse. On nous parle de taux de fuite, de gens qui éviteraient l'hôpital. Mais ce sont des contre-vérités : nous n'offrons pas toutes les spécialités ici, il faut donc que les patients aillent ailleurs pour certaines spécialités. Mais nous n'avons aucune fuite pour les services qui existent à l'hôpital comme l'obstétrique ou l'orthopédie." Pour elle, la fermeture du service serait une "catastrophe". "Nous avons ici une population vieillissante. C'est déjà un arrachement de partir de chez eux. Ceux qui doivent déjà faire cinquante kilomètres pour atteindre Saint-Girons ne feront pas cinquante kilomètres de plus pour aller à Foix !"
Fin 2008, une étude Ipsos pour le Secours populaire indiquait en effet que 17 % des Français avaient déjà renoncé à une consultation chez un médecin "pour des raisons d'éloignement géographique" et que leur nombre avait sensiblement augmenté par rapport à l'année précédente.
Depuis plusieurs années, de nombreux comités luttent localement pour le maintien des hôpitaux de proximité. Inquiets des conséquences de la réorganisation de l'offre de soins en France après la loi hôpital-patient-santé-territoires, ils se sont réunis dans une coordination nationale. "Cette annonce n'est pas vraiment une surprise. Il y a quelques mois, on nous avait parlé de 183 services de chirurgie menacés mais nous n'avions pas de noms. Beaucoup des établissements figurant dans la liste sont déjà en lutte avec la population et les élus depuis plusieurs mois pour maintenir leur service. Je pense par exemple à Thiers et Ambert en Auvergne, ou encore à Decazeville dans l'Aveyron" explique Françoise Nay, vice-présidente de la coordination.
CERCLE VICIEUX
Un peu perdu dans l'arrière-pays breton, à 80 km de Brest, la ville de Carhaix, dans le Finistère, est de nouveau sur la liste. "Nous avons mené un long combat en 2008 pour sauver la maternité que l'on voulait fermer parce que nous n'avions que 273 accouchements au lieu des 300 exigés. Que les mères fassent une heure de route pour accoucher, cela ne comptait pas ! On a attaqué au tribunal, on a gagné. Mais finalement, il y a eu une grande réorganisation, on nous a fusionné avec le CHU de Brest, dont Carhaix est désormais une antenne. Et tout ça pour quoi ? Voir que c'est le service de chirurgie qui est désormais menacé ? Ça n'a pas de sens. Nous nous préparons donc à reprendre les mobilisations !", indique Mathieu Guillemot, du comité de défense de l'hôpital de Carhaix.
D'expérience, Françoise Nay sait que la fermeture d'un service comme la chirurgie a tendance à provoquer un effet domino : "Certains hôpitaux, comme Clamecy en Bourgogne, ont vu fermer leur maternité il y a quelques années. Ce qui a fait logiquement baisser le nombre d'opérations chirurgicales. Et voilà aujourd'hui que l'on dit à la chirurgie qu'il n'y a pas assez d'actes... Au final, on va avoir des hôpitaux de proximité qui vont faire de la médecine, de la gériatrie. Et on va faire fuire les généralistes des cabinets alentours qui ne s'installent pas tout seuls dans des déserts chirurgicaux. C'est donc un cercle vicieux qui organise la désertification. Au détriment, toujours des mêmes, des patients les plus pauvres et les plus fragiles."
Pour la plupart des militants de terrain comme des syndicats des métiers de la santé, ces fermetures vont bénéficier au secteur privé. "Il est intéressant de voir sur la liste que les régions PACA et Midi-Pyrénées sont les premières concernées alors que ce sont aussi les régions où les cliniques privées se multiplient", souligne Philippe Crépel, de la CGT. "Dans les Bouches-du-Rhône, le service de chirurgie de Pertuis vient de fermer mais une clinique vient d'ouvrir à Aix-en-Provence", indique Françoise Nay.
"Lannemezan vient de perdre son service de chirurgie. Le chirurgien qui venait était celui qui exerçait aussi à la clinique du Parc à Toulouse. Les patients de Lannemezan qui devaient subir opérations intéressantes (lucratives), et qui pouvaient se le permettre, il les envoyait se faire opérer dans sa clinique à Toulouse. Et voilà comment on fait baisser le nombre d'actes d'un hôpital comme Lannemezan", déplore Dolores Canezin, de la CGT Midi-Pyrénées.
Tous s'inquiètent aussi des conséquences pour les services des hôpitaux plus importants, qui vont devoir s'organiser pour réaliser 800 ou 1000 opérations. "La réorganisation des hôpitaux sur les territoires, couplée à la politique de non-renouvellement d'un fonctionnaire sur deux a considérablement dégradé les conditions de travail des personnels de santé. Si on n'anticipe pas en réfléchissant à de nouvelles organisations du travail, on va mettre en danger les soignants" s'inquiète Nathalie Canieux de la CFDT qui, comme la CGT, voit remonter beaucoup d'informations du terrain à ce sujet. Elle espère que les nouvelles agences régionales de santé, mises en place le 1er avril, vont prendre le problème à bras le corps. Les luttes qui s'annoncent localement devraient les faire rentrer rapidement dans le vif du sujet.