Il est temps de changer de disque (Réflexion sur le militantisme)
Imaginez – mettons – un employé de grande surface ou une mère de famille au chômage. Ils ont entre trente et cinquante ans. Ils n'ont jamais fait de politique. Peut-être n'ont-ils jamais voté. Seulement voilà, ils ont rencontré un gauchiste sympa dans leur entourage. Celui-ci a réussi à les trainer dans meeting du NPA. Ils se sont laissé convaincre. Il y avait peut-être ce jeune facteur en guest-star. Voir en vrai une personne qui d'habitude passe à la télé, cela vaut peut-être le déplacement.
Ils sont entrés dans la salle : 50, 100 ou 200 personnes étaient présentes. Des connaissances du copain gauchiste sont venues les saluer. Il y avait une petite ambiance de kermesse. Puis des intervenants ont commencé à prendre la parole. D'abord ce sont des salariés ou des chômeurs comme eux qui ont parlé. De leurs galères, leurs angoisses – nos deux témoins se sont reconnus dans ces propos – mais aussi de leur révolte et de la façon dont ils s'organisent pour se battre contre cette vie de merde.
Puis ce fut au tour de l'invité vedette d'intervenir. Son discours portait sur la politique nationale, mais, surprise, ce n'était pas austère. Au contraire, ce fut tout à fait compréhensible et même intéressant, exprimé avec des mots simples, avec des phrases percutantes. Si c'était Besancenot, le ton est vite monté, une saine colère s'est transmise au public. Si c'était Krivine, par deux ou trois blagounettes, la salle a éclaté de rire et s'est trouvé acquise. C'est le cas de nos deux ouvriers, car ils commencent à prendre conscience qu'ils font partie de ce genre de communauté. Les discours se terminent. L'animateur annonce l'ouverture d'un apéro pour financer la soirée.
Tout s'annonce bien, quand tout à coup... la salle se lève et se met à chanter d'une voix monocorde un chant où il est question d'internationale ! Certains chantent les bras croisés en regardant leurs chaussures, d'autres au contraire bombent le torse et lèvent un poing fermé. Tous semblent très concentrés. La salle a pris tout à coup une tonalité très officielle. Nos deux amis se regardent, surpris. Que doivent-ils faire ? Ils ne connaissent pas les paroles de cette chanson. Doivent-ils se lever eux aussi ? S'ils restent assis quelqu'un va peut-être leur faire une réflexion ? S'ils sortent maintenant, ils vont se faire remarquer. Finalement ils restent assis, gênés, en faisant semblant de regarder ailleurs.
Tout de suite après, le copain gauchiste les a rejoint, tout sourire : «- Alors comment avez-vous trouvé la soirée ?» « - Bien, bien... c'était intéressant» répondront-ils poliment. « - Vous restez à boire un verre, on va discuter !» renchérira le militant « - Non merci, c'est gentil, mais il faut qu'on rentre. Demain on a une grosse journée. On va vous laisser entre vous».
Voilà sous forme de storie telling, un exemple de ravage que peut causer le folklore d'un milieu. Et le NPA, tout nouveau parti qu'il est, est encore bourré de folklore. Dans la rédaction ou la mise en page de ses tracts et de sa presse. Le numéro 5 de TEAN la revue affichait en double page pleine les profils de Marx Engels Lénine et Mao, on croit rêver. L'abruti responsable de cette mise en page s'est sans doute fait plaisir ( et je l'imagine gueulant '' trop délire !'' devant son écran) mais combien de lecteurs perdus ou non acquis cela a t-il couté ?
Le folklore se trouve aussi chez et sur les militants. Marre des keffieh, marre des treillis et vestes kakis. Marre des T-shirt du Che ou autre Harrington... Et bon sang ! Arrêtons de chanter cette putain d'Internationale à la fin de nos meeting ou nos congrès ! Si vous êtes trop gauchiste pour vous mettre à la place des deux personnages évoqués plus haut, imaginez-vous plutôt arrivant dans votre nouvelle belle famille. Les parents sont cool, ils vous accueillent chaleureusement, la conversation s'engage gentillement. Et puis au moment de passer à table, contre toute attente, voici qu'ils se mettent à réciter le benedicite. Quelle sera votre réaction ? Vous vous sentirez con ! Parce que ces gens emploieront des codes qui vous sont inconnus et qui vous excluent donc de fait.
C'est ce qui se passe chez pas mal de gens, qui malgré le fait qu'ils n'ont aucune culture politique, ont le courage de faire un pas vers nous dans nos meeting. Mais que pensent-ils à la fin quand se met en branle ce cérémonial religieux ? Car s'en est un ! Et ils n'en sont pas. Ils n'ont pas les codes et ne peuvent se reconnaître dans cette communauté. Je le sais, je l'ai vu et on me l'a avoué.
Il ne s'agit pas de remplacer l'Internationale par Allumez le feu pour faire plus proche du peuple. Il s'agit d'être neutre pour permettre à tous ceux qui ont un compte à régler avec le capitalisme de se reconnaître dans nos discours et nos actions, pas dans un chant ou dans la couleur d'un drapeau.
Tant que l'on ne changera pas de tels comportements, je pense qu'on aura toujours plus de sympathisants que de militants.
SAENS
Source : http://comite-de-salut-public.blogspot.com/2010/05/il-est-temps-de-changer-de-disque.html
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