RSA Paris et droit à l’accompagnement : la détermination fera jurisprudence.

Publié le par Carland

Mercredi 6 janvier, les précaires du Réseau Solidaire d’Allocataires se faisaient évacuer par la police d’Espace 19, une association privée financée pour le « suivi » des Rsastes.

Nous l’avions bien mérité, oser exiger de voir respecté le droit de chacun à être accompagné dans ses démarches d’insertion, et en plus se maintenir dans un espace public, dédié aux Parisiens, pendant les horaires d’ouverture, pour qui nous prenons nous ?

Comme si les pauvres et les précaires étaient des usagers comme les autres...

Evidemment, nous n’avions pas d’autre choix que la récidive : au Réseau, nous sommes tous concernés par le « suivi », par l’ « insertion », par le cauchemar des rendez-vous mensuels à Pôle Emploi, dans les Espaces Insertion, dans les associations privées et bien payées pour nous contraindre à nous justifier de ce crime inacceptable et inexcusable : être au chômage, et garder suffisamment d’espoir pour avoir nos propres projets à opposer à leur précarité planifiée.

La solidarité est notre arme, on ne va pas s’en dessaisir comme ça, et retourner à la morne solitude des entretiens en tête à tête avec des salarié(e)s de l’insertion déprimés dont la plupart se contentent de nous faire rentrer de gré ou de force dans les petites cases disponibles : ateliers de retour à l’emploi gratuit, miettes de boulots présentées comme une chance inouïe,....

Donc, ce vendredi 9 janvier, paisiblement Mr T. se présente à la CAPI avec un accompagnateur du Réseau. L’accompagnateur passe inaperçu de l’accueil pendant que l’allocataire signale qu’il a rendez-vous avec sa référente. Quand la référente appelle l’allocataire, elle ne s’oppose pas à ce qu’il soit accompagné. Peut-être est-ce parce qu’elle pense que la direction a donné le feu vert ? Cependant, ce qui suit donne une autre explication : il semble que tous les employés ne sont pas du même avis que la direction qui met en application la politique prescrite d’en haut sans la moindre objection – un phénomène assez répandu semble-t-il, vu le mécontentement exprimé parmi les salariés de Pôle Emploi contre leurs cadres dans une enquête récente.

Au contraire, l’accompagnement semble être pour elle une occasion d’exprimer le mécontentement de plusieurs de ses collègues à un « organisme » extérieur plutôt que d’essayer d’imposer les directives de la direction même vis-à-vis d’un allocataire accompagné par le collectif.

Son malaise, nous le comprenons, dans un autre cadre, nous pourrions même lui raconter l’histoire qui l’a amené, en ce début 2010, à se retrouver dans un boulot qui consiste essentiellement à envoyer les pauvres là ou sa direction le lui ordonne, sans jamais avoir de solutions à leur proposer pour leurs problèmes quotidiens et en faisant mine de laisser de côté l’essentiel : on fait comment pour manger, se déplacer, s’habiller, se loger, ET chercher du boulot, ce qui n’est pas gratuit avec 400 euros par mois à Paris ?

En effet, les CAPI, Cellules d’Appuis Pour l’Insertion, font partie de ces mystifications politiques, dont le RSA est l’aboutissement.

Au départ, la fausse bonne idée pétrie de bons sentiments : les élus parisiens, il y a de ça quelques années, s’avisent du « problème » représenté par les Rmistes. Pourquoi sont-ils autant, font mine de se demander nos édiles ? Parce que le chômage massif est organisé par le patronat pour maintenir la pression sur les salaires ? Mais non, voyons, c’est parce qu’individuellement, ces gens ont des « problèmes spécifiques » qui « freinent leur retour à l’emploi ». Et puis les services sociaux sont surchargés, créons donc des structures spécifiques pour « aider » nos allocataires...

C’est ainsi que dès 1992, le statut d’allocataire des minima sociaux est essentialisé à Paris : aux yeux de tous, et aux siens, on n’est plus seulement un pauvre, parmi tant d’autres, salariés ou pas, mais un « Rmiste ». Quand un patron bénéficie des aides de l’Etat, il n’est pas pour autant classé socialement dans une catégorie particulière, pas astreint à des obligations supplémentaires par rapport aux autres employeurs et encore moins considéré comme un problème social.

Ce n’est pas la même chose, évidemment, pour les salarié(e)s, que l’organisation de la production laisse de côté, et qui n’auront même pas droit à l’assurance chômage.

Derrière le discours sur la prétendue « spécificité » des allocataires du RMI, s’organise déjà la stigmatisation.

Déjà, comme Martin Hirsch le fera plus tard en introduisant la « représentation » des allocataires du RSA, dans les structures chargées de les contrôler et de les sanctionner, la Ville de Paris, en 1992, se sert du discours « participatif » pour court-circuiter les éventuelles réticences des travailleurs sociaux généralistes à aller bosser dans ces nouvelles structures.

Pourquoi ne pas permettre aux concerné(e)s eux-mêmes, à ceux qui ont connu la pauvreté, le chômage, de s’occuper de leurs pairs ? Ne sont-ils pas les mieux placés pour les comprendre ? Encore des bonnes vieilles évidences, du soi disant bon sens pur jus que le gouvernement actuel ne rechigne pas non plus à utiliser.

En réalité, ceci permettra surtout de recruter des « agents administratifs » plutôt que des « travailleurs sociaux ».

Ca coûte moins cher, et surtout commence ainsi le morcellement du secteur social public : les CAPI sont une structure intermédiaire, ses agents aussi, et plus tard, il sera facile de continuer sur la lancée : après les CAPI, en lieu et place des services sociaux classiques, viendront les associations privées, après les agents administratifs publics, les « conseillers d’insertion » avec un statut privé. Une dégradation des conditions de travail donc, au point qu’aujourd’hui dans de nombreuses structures parisiennes, comme à Pôle Emploi, qui multiplie les CDD, les précaires sont gérés par d’autres « précaires ».

Bien évidemment, la situation ne crée ni identification, ni solidarité, mais le plus souvent, au contraire, une facilité plus grande à faire appliquer la politique de flicage et de contrôle aux salarié(e)s dont l’angoisse à terme est de retraverser le miroir dans le mauvais sens.

Quinze ans plus tard, être référent RSA à la CAPI, sous Delanoë, c’est gérer le flux.

La stigmatisation s’est ajoutée à la stigmatisation, le référent CAPI est censé s’occuper d’un public « spécifique » parmi les « spécifiques » : les allocataires qui ont des difficultés particulières d’insertion, mais attention, pas tous, ceux qui ont trop d’ancienneté, la CAPI doit désormais s’en débarrasser, ou plutôt les orienter vers d’autres dispositifs « spécifiques ». En fonction des places disponibles, des consignes changeantes du département.

En ce début d’année, la consigne c’est « Tous au Pôle Emploi ». Question de fric essentiellement : si l’allocataire est suivi au Pôle Emploi, c’est l’Etat qui paye, pas le département. A Pôle Emploi, le dispositif de radiations rapides est bien rodé depuis 2005, et avec le RSA, la radiation par Pôle Emploi, quel qu’en soit le motif (refus d’une offre d’emploi « valable », absence à convocation, problèmes sociaux compromettant la recherche d’emploi) peut enclencher automatiquement la suspension ou la radiation du RSA, dès lors que le Conseil Général donne son feu vert.

Nous sommes en phase de test, rien n’est encore joué, les croisements automatiques de fichiers sont rendus difficiles par le chaos ambiant à la CAF comme au Pôle, par les résistances des salarié(e)s, mais aussi par les intérêts particuliers des différentes institutions : Pôle Emploi, en plein dérapage, a bien du mal à faire face et l’introduction massive d’allocataires dont le flux pourrait ajouter encore un peu plus de problèmes.

Alors, du coup, une micro-anomalie, et la machine à radier bégaye.

L’accompagnement, cette matérialisation d’une autre forme de rapports sociaux, la solidarité contre l’atomisation des pauvres, ramène l’humain là ou il ne faudrait que des automatismes.

L’allocataire finit par signer sur la même chose que lors du dernier contrat (un contrat dont il était satisfait et qui avait été obtenu grâce au ressort indispensable du collectif), sur une durée de 6 mois. Informé par le collectif qu’il peut incorporer ses problèmes de logement au contrat d’insertion, l’allocataire devrait les y incorporer la prochaine fois. La référente parle des pressions qu’ils subissent de la part de leur direction pour pousser les allocataires à s’inscrire à Pôle Emploi. Petite discussion sur le service public en voie de disparition et le fait que le Pôle Emploi devrait embaucher de nouveaux agents. En guise de nouveaux agents, il s’agit de CDD de quelques mois, le temps d’ « orienter » le maximum de nouveaux entrants vers les grosses entreprises de placement.

Déjà quelques rendez-vous à trois au lieu de deux, et le stress du salarié face à un collectif de précaires d’abord vécu comme un adversaire s’est estompé. La manière de s’adresser à l’allocataire a changé, à quelques allusions, on sent que les comptes-rendus des rendez-vous précédents, postés sur le site, ont été lus, qu’une amorce de dialogue entre égaux vient parasiter le déroulement planifié de l’entretien classique entre rouages plus ou moins bien considérés de la machine à précariser.

Chose plutôt intéressante, sur le nouveau contrat d’insertion il y a une case santé. Le collectif demande si certains contrats étaient signés uniquement sur ce sujet (hors basculement vers AAH), elle affirme que oui, que depuis longtemps elle signe des contrats uniquement sur la santé. Selon elle, cela passe comme une lettre à la poste. Les contrats sur la santé, en clair, c’est la pathologisation de la précarité, la psychiatrisation à tout bout de champ (cf. par exemple le travail de l’association privée Soasif, ici, ou celui du CECCOF , ici)

Après un rendez-vous qui se passe bien, chose plutôt extraordinaire, en ce moment, pour un allocataire du RSA à Paris, on comprend mieux pourquoi le Département panique au point d’envoyer une dizaine de policiers, au point d’employer la force pour nous intimider face à une pratique, qui ne constitue jamais qu’une résistance verbale et a priori dérisoire contre la machine à précariser.

Parce que chacun doit rester à sa place pour que « ça » tourne. Parce que le patronat, depuis le RSA, s’est accoutumé à baisser encore d’un cran la qualité des offres d’emploi, parce que les contrats de quelques heures, les stages gratuits, la sous-traitance d’un nombre croissant des besoins en main d’oeuvre des collectivités territoriales par les entreprises d’insertion nécessite un contrôle accru et sans temps morts des allocataires, parce que nous devons impérativement avoir la trouille de la radiation pour accepter des miettes d’emploi et de salaire.

Parce qu’il faut bien que le chantier du tram avance et que les bureaux où se décide notre sort soient propres, et que les sans-papiers, grévistes, ont déjà bravé la peur et choisi la lutte. Les allocataires du RSA sont l’autre réservoir où puiser de la force de travail pas chère, et suffisamment terrorisée socialement, suffisamment honteuse d’elle-même pour fermer sa gueule.

Parce qu’à trois dans un bureau, le rapport de domination, dernier rempart sécurisant pour le travailleur social, confronté le reste du temps à la même exploitation que nous, s’effondre forcément.

Restent trois précaires, et comment ne finiraient-ils pas par se demander, pourquoi tout le monde ne fait pas comme les sans-papiers ?

Source : Collectif RTO

Publié dans Société

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