Quelques réflexions sur le mouvement des "Indignés" en France et la tentative de campement de la Bastille

Publié le par Carland

Publié sur bellaciao.org par La Louve

Malgré tout ce qui semble nous séparer (et j’ai un peu persiflé ou gaussé, non sans raison, sur ce mouvement français qui espère copier/coller les mouvements espagnols ou grecs), il est probable qu’il existe entre "nous" (les "vieux", les "communistes", les "militants", les "syndicalistes"...) et la poignée d’ "Indignés" français (ou qui tentent d’être perçus comme tels) au moins une volonté en commun : cette volonté, c’est celle de souffler sur les braises.

Ces braises, ce sont celles du droit imprescriptible et inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes.

On appelle cela la souveraineté du peuple, c’est-à-dire sa volonté de puissance et sa capacité à devenir Souverain, avec tout ce que cela implique de responsabilités.

Voici, à n’en pas douter, notre point commun aujourd’hui.

C’est que, soit par la pauvreté, soi par la police, soit par le ghetto, soit par les patrons... et sans doute, tout cela en même temps, et plus encore, nous nous sentons à la fois opprimés et exploités.

C’est une conscience de cette exploitation, de cette oppression, qui naît, là. Ce n’est pas encore la conscience de classe, mais c’est un frémissement.

La politique étant devenue un grand "marché" (au sens de "market", "mercato"), ce qui devrait nous aider à nous libérer contribue de mille manières, à nous oppresser et à nous exploiter.

Cet embryon de mouvement exprime également un désir et un besoin de solidarité internationale entre des peuples en lutte pour leur souveraineté.en tout cas,cela m’a semblé un désir assez clairement exprimé mais je peux faire erreur.

C’est bien. Vraiment. La solidarité avec nos frères exploités et agressés est une belle chose. Trop peu présente.

Par définition, si nous vivons dans des pays et des sociétés différents, nous vivons également dans le même monde, monde dont l’étendue nous est rendue plus perceptible grâce à deux choses : l’élévation du niveau de culture et la maîtrise accrue de langues étrangères d’une part, et d’autre part, évidemment Internet.

Ce monde est celui de ce qu’il faut bien appeler l’impérialisme, en n’oubliant pas que l’impérialisme est un stade de développement du capitalisme. Qu’il y a donc là un sujet de propriété des moyens de production, d’exploités à qui on extorque leur force de travail (sous une forme active ou passive), de financiarisation accrue de la vie économique et sociale, de division du travail à tous les niveaux de la société mondiale, etc... - désignons l’ennemi, voulez-vous?

C’est le stade premier de la politique et la première marche vers la souveraineté

L’ennemi, ici, ailleurs, plus que jamais, c’est le capitalisme, l’impérialisme.

Cet impérialisme qui est aujourd’hui toujours majoritairement dominé par les USA.

Si la stratégie de l’impérialisme US est globale, les tactiques elles, sont la plupart du temps locales.

La stratégie est la même depuis plusieurs décennies.

A notre échelle, l’Union Européenne est une tactique qui fait partie de la stratégie globale. Cela, plus ou moins confusément, "les gens" le sentent, le perçoivent.

Il est d’ailleurs bien regrettable que la réunion d’hier à la Bastille ne se soit pas souvenue d’un autre 29 mai. Celui de 2005.

Celui du NON au TCE.

Et corrélativement, l’oubli de ce qui suivit le 4 février 2008, le viol de notre souveraineté par un Parlement félon, est troublant (d’autant plus troublant que, si je ne m’abuse, parmi certains agitateurs de cet évènement, il y en avait qui étaient là, pourtant, ce 4 février 2008...Ont-ils la mémoire courte, ou avaient-ils déjà des desseins insincères à cette époque, des desseins personnels de carrière électorale?)

La quasi totalité des médias (dans tous les pays) joue un jeu extrêmement pervers et manipulateur à l’égard des mouvements "d’indignés". Mais les "indignés" eux-mêmes en portent une grande part de responsabilité! Nous y reviendrons.

La plupart des journalistes font, à plaisir, de ces mouvements des mouvements "de jeunes", de la "jeunesse" exclusivement. Ils divisent.

Ils claironnent volontiers que le mouvement est "apolitique" (alors qu’il se veut, a priori, si j’ai bien compris certains, plutôt "non-partisan", ce qui n’est pas la même chose).

Je leur demande, à ces journalistes : quoi de plus politique, (au sens noble), que les tentatives, par des "personnes privées", d’occuper, sans autorisation administrative, ou hors des limites de celles-ci, le "domaine public" (c’est à dire autrefois, le domaine du Roi) que constitue un trottoir, une place? Quelle manifestation plus primitive de souveraineté que cela?

Quoi de plus politique, encore, que la prise de parole publique en assemblée, en "Agora", auraient dit les grecs antiques, "inventeurs" de la démocratie?

L’indignation, cependant, est un état d’esprit ambigu et à mi-chemin. C’est pour cela que je m’en méfie (et que je ne partage pas ce sentiment, qui cède plus volontiers chez moi la place au besoin de réfléchir en commun, à la colère ou à la volonté d’agir dans le sens de la révolte).

L’indignation peut mener aussi bien à la résignation qu’à la révolte. Elle porte en elle les deux options en germes.

Certes, une révolte elle-même n’est pas la révolution. Mais elle peut être un moyen d’obtenir des réformes. Et certaines réformes peuvent ouvrir la voie à la révolution. Et de la révolution à l’évolution.

Il faudra donc veiller, une prochaine fois, à ne pas en rester au stade de l’indignation "sur place". Veiller à avancer, à la rencontre d’un projet politique.

Et pas trop tard. Pour ne pas jouer la figure de "l’indignation" en AG permanente, dans les médias qui se repaissent de cette "société du spectacle".

Là où le bât blesse, si j’ose dire, et c’est bien là que les médias bourgeois s’infiltrent immédiatement, c’est notamment dans les contradictions qui saillent déjà profondément dans ce mouvement "européen", et sans aucun doute en tout cas, en France (même si le "mouvement" ici n’est évidemment en RIEN comparable à ce qui se passe en Grèce ou en Espagne).

Gil-Scott Heron est mort ce week-end et ce grand poète américain moderne chantait prophétiquement, quelques années après les émeutes de Watts, en Californie, que "The revolution will not be televised", "la révolution ne sera pas retransmise à la télé".

Il serait bon que toutes et tous, acteurs ou spectateurs, nous méditions sur cela. Que nous participions ou pas. Y compris si l’envie de critiquer, voire, de moquer, nous titille fortement (et j’en prends ma part...)

J’en arrive aux contradictions saillantes ( nous évoquerons ensuite l’hypothèse du mouvement "Facebook").

La plus choquante, troublante ?

On ne peut pas réclamer, ce qui est finalement "de l’en-commun", "de la masse", et faire l’impasse, aussi grossièrement, sur le socialisme, le communisme!

Et pour certains, non seulement faire l’impasse, mais carrément hurler contre.

Je comprends parfaitement le désir de n’être récupérés par aucun parti. Mais enfin, il y a là bien assez de gens intelligents pour faire la différence entre un parti et le communisme, non?

Ne voyez-vous pas que le communisme est à créer?Que vous pouvez contribuer à le créer? Qu’il n’y a pas de plan ni de mode d’emploi?

Donnons-nous la liberté de le créer !

On ne peut pas non plus, me semble-t-il, réclamer de l’en-commun et dénigrer l’hypothèse "parti",( pour des motifs qui suintent véritablement le bon individualisme petit-bourgeois de base, en tout cas pour les interventions que j’ai entendues ce matin chez Pascale Clarke, style ; "J’ai quitté les partis parce qu’on n’a pas de liberté". Traduction : faut respecter la ligne et avoir une action si possible collective. Et oui).

Parce que les partis actuels (tous plus ou moins construits sur le même moule bourgeois qui reproduit la division du travail et la société capitaliste en leur sein) sont défaillants et doivent être changés, il ne se trouve personne pour se dire que peut être, c’est non la forme- parti qu’il faut définitivement abandonner, mais la conception qui préside aux partis actuels?  

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, en somme. Essayer de faire un peu la part des choses.

Le problème de ce mouvement, en France en tout cas, pour ce que j’en lis et en entends, c’est que c’est, au sens strict, un mouvement adolescent.

Coincé entre l’enfance balbutiante et dépendante de ses parents, et l’âge adulte où on doit voler de ses propres ailes, faire des choix, et les assumer soi-même.

On dirait que les organisateurs ne savent pas ce qu’ils veulent.

Ils sont à la croisée des chemins, ils identifient certains problèmes, certains horizons, certes, et la foule des participants avec eux voire, avant eux.

Mais on bute immédiatement sur les perspectives, sur les mots, ces mots que, par auto-censure, on ne peut pas employer.

Il y avait des tabous monstrueux dans ces interventions! C’est ce qui arrive quand on ne veut pas appeler un chat un chat.

Je comprends, pour beaucoup de participants, souvent pour de nombreuses mauvaises raisons, l’hypothèse communiste n’est pas très à la mode (notamment dans les milieux issus de la petite-bourgeoisie, qui me semblaient majoritaires hier). Elle est pourtant historiquement incontournable. Il n’y en a pas d’autre pour sortir du capitalisme. Il va falloir abandonner ses pudeurs de pucelle.

Soit ce mouvement naissant va trouver les ressources de le comprendre rapidement, et nous pouvons essayer d’aider à ce qu’il en soit ainsi. Et il pourra être à l’origine d’un quelque chose, même petit.

Soit il ne le comprendra pas, et dans quelques jours, tout ceci aura fondu encore plus vite que prévu, récupéré ou pas, discréditant un peu plus encore les mouvements, creusant encore davantage le fossé entre plusieurs groupes de la population militante, accroissant la méfiance ancestrale des travailleurs et syndicalistes pour "les mouvements de jeunes" qu’ils ne contrôlent pas, ce qui ne va pas nous aider à rassembler, et dé-crédibilisant encore un peu plus "l’outil mouvement" aux yeux d’une population principalement habituée à " l ’outil-parti".

Le tout dans un contexte extrêmement défavorable, actuellement.

Je conclurai sur un point (mais je pense qu’au moins là, il y en a qui vont apprendre) : on ne fait pas grand chose dans ce pays sans les partis , les syndicats, les associations déjà constituées. On peut faire AVEC ( de moins en moins) et on peut faire CONTRE ( hypothèse largement sous-estimée jusqu’à présent). Pour ma part, j’en suis arrivée à la conclusion qu’on ne peut faire "AVEC" que si on fait aussi "CONTRE",et que pour faire AVEC il faut faire CONTRE (évidemment je ne parle pas des partis ouvertement de droite!).

Que pour obtenir "des bougés", il faut des pressions intérieures et extérieures, qui se coordonnent.

Ça ne signifie nullement qu’il faille aller quémander, se prostituer...Oh non!

Ça veut dire qu’il faut s’organiser pour pouvoir leur arracher une participation réelle, au besoin en les prenant à coups de pieds dans le derrière.

En fait, avec ces organes existants, si nous voulons pouvoir créer autre chose, il faut ,dans la mesure du possible, adopter une approche dialectique.

Autre grande leçon à ce stade pour certains (peut être la seule à retenir), si je puis dire, et sans orgueil : un mouvement sans luttes concrètes en lien avec le capitalisme (économique, politique...), ça ne marche pas. CQFD.

Nous les vieux", les "syndicalistes", les "militants" que vous semblez plutôt rejeter, (si j’ai bien suivi), on aurait pu vous le dire pour vous éviter de gâcher cette énergie. On vous l’a dit souvent d’ailleurs, ici ou là ;-)

Parce que nous avons une chose que beaucoup d’entre vous n’avez pas (pas encore), c’est la pratique et l’expérience de la confrontation des Idées aux Réalités. Parce que le syndicalisme est une école difficile et ardue mais qui apprend énormément ,(et de mon point de vue, c’est une des plus formatrices, politiquement parlant). Il ne faut pas cracher à la gueule des syndicalistes, jeunes camarades. Vous pouvez vous en méfier, mais vous ne pouvez pas nous rejeter.

Le pays ne bouge pas sans nous (même si nous le faisons bouger mal, pas comme il faut, comme nous pouvons, au fond).

Mais là, il n’y a pas de "chair" fédératrice à bouffer autour de l’os, là. Pas d’occasion. Pas de travail de fond sur tel ou tel sujet.

Bien-sûr , la répression policière d’un mouvement pacifique PEUT donner cette matière. Mais n’allez surtout pas vous faire envoyer à l’hôpital "par plaisir", ou en vous sacrifiant "pour le mouvement", car ce n’est pas sûr que cela fonctionne...

La constituante ?

Très bien, je suis pour aussi! Mais la constituante ne jaillit pas de nulle part. C’est impossible et ça n’a pas de sens.

C’est la lutte pour le Pain, pour la Paix, par exemple, qui débouche sur une modification réelle du Droit.

L’hypothèse de celle-ci aurait pu trouver sa place au cœur de l’hiver dernier dans le mouvement sur les retraites.

Ce ne fut pas le cas, notamment parce que ceux qui jouent aujourd’hui dans la "gauche (prétendument) radicale" les matadors , avec force coups de mentons devant leur poste de télévision en hurlant que c’est "la révolution en Espagne" ont préféré, à ce moment de la lutte sur les retraites, appeler à un référendum à la con et uniquement sur le sujet des retraites, comme si tout ceci ne faisait pas système, et laisser les syndicats se démerder (et s’enterrer sans perspective politique).

L’échec quasi annoncé de ce "mouvement"’, c’est aussi l’amère démonstration que ces médias que vous conchiez (souvent à juste titre) ce sont encore une fois, bien foutu de votre gueule.

Mais "il faut être pris pour être appris".

J’espère qu’au moins, ça c’est clair : non, les révoltes arabes ne sont pas nées sur Facebook et Twitter, qui n’ont été qu’un relais parmi d’autres et je dis bien un relais ,de choses existantes avant et autrement.

Vous pensez vraiment que le gendarme amériacin des communications électroniques et de l’Internet laissera se développer de et par Facebook et Twitter un phénomène réellement révolutionnaire susceptible de perturber durablement ses plans? Soyons sérieux... (Si Castro avait connu Twitter, je doute qu’il eut été assez con pour s’en servir à programmer l’insurrection cubaine!)

On en fera pas l’économie du travail de fond, de la patience, du recul et de la réflexion pour construire la possibilité révolutionnaire dont l’envie nous est probablement commune. Quelle révolution, c’est là la question.

On ne fera pas non plus l’économie de la belle ardeur, de la fougue impétueuse de la jeunesse, de ses idées neuves, iconoclastes même.

Et surtout, on ne fera pas l’économie de l’en-commun, jusqu’au bout.

Ça ne suffira pas de réfléchir assis, mais ça ne suffira pas non plus de marcher sans réfléchir. Idéalement, il faudra les deux. ;-)

A bon entendeur, sans ironie ni moquerie, et avec espoir !


De : La Louve

Source : http://bellaciao.org/fr/spip.php?article117615

Publié dans Politique

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