PIGS et combats de rue : nous sommes tous des cochons grecs !

Publié le par Carland

Publié sur le site Article 11 le 8 mars 2010

Les discours (sassés et) ressassés sur "la Grèce berceau de la démocratie" m’ont toujours sévèrement ennuyé. Ado, je baillais quand il fallait endurer cette glorieuse mythologie du pouvoir-du-peuple-qui-n’en-était-pas-encore-vraiment-un-mais-c’est-pas-grave-si-la-masse-et-les-métèques-en-étaient-exclus-parce-que-c’était-que-le-début-et-c’est-ça-qui-compte-tu-comprends- ? Aujourd’hui encore, je ne vois guère pourquoi je devrais m’esbaudir de ce que, en 500 et des brouettes avant la naissance d’un barbu christique, quelques esprits grecs aient conceptualisé une théorie et une pratique de gouvernement qui nous valent, 25 siècles plus tard, de courber le joug sous les mêmes lunes usées, alibi pour mal dissimuler combien le kratos n’est pas du tout démos. Je te le dis : mutatis pas mutandis.

Cette mythologie pompeuse, passage obligé et louanges convenues, m’indiffère. À cette grande histoire, celle des grands mots et des grands hommes, je préfère l’autre, celle des sans-noms et sans-grades, des furieux anonymes et des individus banalement remarquables. Celle de tous ceux qui pèsent - envers et contre tout - pour faire échec à l’injustice et inverser le froid cheminement d’une histoire qui n’est rien d’autre que le perpétuel écrasement d’une classe par une autre. Plutôt que Spinoza, c’est Hegel que je voudrais sodomiser avec du gravier, et avec lui, avec tous les autres, cette absurde sanctification de grands hommes aux petits égoïsmes. Qu’ils soient fatigués ou non, les héros me cassent les couilles, et je leur préfèrerai toujours ceux qui ont combattu en anonymes, petits pions dans une masse rageuse et colérique ayant décidé de ne plus s’en laisser conter [1].

De cette intro un brin tarabiscotée, tu pourrais songer que je ne sais guère où je mets les pieds. Or donc : je sais. En Grèce. Loin de la mythologie officielle, au cœur de l’histoire officieuse. Là où se joue - en ce moment-même - notre avenir à tous, mêmes problématiques, mêmes enjeux, mais tellement plus de rage et de combativité. Là où quelques-uns, gens puissants et autres décideurs, arguent de difficultés de trésorerie pour mettre en œuvre une cure d’austérité, stratégie du choc conduite pour une fois en la vieille Europe. Là où quelques-autres, nombreux sans-noms et autres anarchistes, ne se rendront pas sans combattre, énième résurgence de cette stratégie du choc - façon combats de rue - pratiquée par les peuples en colère. Ne plus s’en laisser conter, j’écrivais à la fin du paragraphe précédent ; ce devrait plutôt être ne plus s’en laisser compter, tant joue le poids des chiffres et des bilans.

« Le gouvernement grec a pris les mesures qu’on attendait de lui », constatait hier Nicolas Sarkozy, en se félicitant de la réaction hellène face à un endettement en roue libre. Et le Premier ministre grec, George Papandreou, de lui faire écho : « Notre pays a pris des mesures plus importantes et supplémentaires par rapport à ce que les spécialistes (...) avaient préconisé. » Ces mesures ? Austérité, austérité et encore austérité. Soit, entre autres, l’augmentation de deux points de la TVA (qui va passer à 21 %), mesure inique s’il en est, la réduction du salaire des fonctionnaires (de 6,6 %) et le gel des retraites.
Tu seras fort aise d’apprendre que les marchés - les mêmes que ceux qui ont spéculé contre l’euro et la Grèce, criant sus au baudet pour mieux tirer profit de ses difficultés par le biais des dérivés de crédit (CDS) - que les marchés, disais-je, « ont bien réagi » à l’annonce de cette cure d’austérité. Tu noteras aussi que ce sont les mêmes marchés qui se félicitaient avant-hier (quand ils criaient misère, acculés par la crise) d’avoir été sauvés par les Banques centrales, qui ont spéculé hier contre une Grèce criant misère (acculée par la crise) et qui se félicitent aujourd’hui que ce pays n’ait pas droit aux mêmes largesses que celles dont ils ont bénéficié… [2] Tu remarqueras enfin que ces marchés - spéculateurs, banquiers, analystes et autorités financières - ont trouvé un joli nom pour qualifier les pays européens les plus faibles (soit ceux contre lesquels il est le plus rentable de spéculer) : les PIGS (acronyme pour Portugal, Irlande, Grèce, Espagne et Islande [3]), jolie façon de mêler l’insulte au profit. Dans le cochon, tout est bon ? Oh que oui : pour les marchés, c’est l’assurance d’une double dose de jambon. Une première en spéculant, une seconde par la mise en place d’impitoyables cures d’austérité. Le mépris est servi en prime. Gratuit.

Il y a quarante ans, certains de nos parents criaient "Nous sommes tous des Juifs allemands" pour dire leur haine d’un monde assis, clamer leurs rêves d’un nouveau monde, sans frontières. Eux ne sont finalement arrivés à rien, nous laissant en héritage une planète où il n’est que la finance à ne pas connaître de frontières. Il est à souhaiter que nous nous montrerons meilleurs quand nous hurlerons : "Nous sommes tous des cochons Grecs". Parce que nous le sommes réellement : la Grèce a simplement l’insigne honneur d’être la première à passer sur ce grill où les pays d’Europe défileront tous, barbecue néo-libéral aux braises copieusement entretenues par les spéculateurs. Parce que - surtout - la résistance populaire grecque est admirable, insurgés surgissant de-ci de-là pour frapper, avec hargne et combativité, des cibles soigneusement choisies. En ce vaste combat qui s’amorce, ils montrent la voie : la détermination de quelques-uns peut faire trembler les puissants et reculer la flicaille. Exemplaire.

Un exemple, justement. Quelques milliers de personnes ont défilé vendredi dans les rues d’Athènes pour protester contre les mesures d’austérité, à l’appel notamment de syndicats réformistes. Le cortège s’est arrêté devant le Parlement, le temps de quelques discours. Yannis Panagopoulos à la tribune, président de la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), syndicat fortement lié à la sociale-démocratie, a pris la parole. À peine quelques mots au micro avant d’être interrompu, coupé par le jet d’un yaourt et de farine ; quelques coups lui ont ensuite été portés. Regarde donc :

Maintenant : imagine que nous fassions le même accueil à Bernard Thibault, François Chérèque et Jean-Claude Mailly, gens si habitués à se rendre à l’Élysée qu’ils doivent en connaître par cœur tous les coins et recoins, partenaires si sociables (à défaut d’être sociaux) que Nicolas Sarkozy ne cesse de chanter leurs louanges, constatant une énième fois en janvier dernier que « dans notre histoire sociale nous ayons jamais connu un dialogue aussi fréquent et aussi dense (…). Cette crise aurait pu conduire notre pays à se déchirer (...) et s’il ne s’est pas déchiré, c’est parce que nous avons agi vite, ensemble et je crois avec le sens des responsabilités ». Imagine que ces syndicalistes si pressés de s’entendre avec le pouvoir soient, ici aussi, désignés pour ce qu’ils sont : des ennemis. Imagine - enfin - que la fiction dont ils osent encore se réclamer, la défense des faibles et des opprimés, soit publiquement mise à bas. Oui : ça aurait de la gueule.

Les Grecs ne s’en sont pas tenus là. Vendredi, les escarmouches se sont multipliées tout l’après-midi, affrontements opposant la police et les insurgés. Le moins qu’on puisse dire est que ces derniers n’y sont pas allés de main morte. Attaquant notamment un tribunal, le Parlement et le ministère du Travail. Et faisant à l’occasion fuir les membres des forces de l’ordre, pour certains carrément rossés. Je te laisse admirer ces quelques images : ici

Source : Article 11

Publié dans Grèce

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