PETAIN LE RETOUR

Publié le par Carland

PETAIN, LE RETOUR : UNE FARCE?

Publié sur Bellaciao par L.S. docteur en histoire

Le texte qui suit ne vise pas à faire le malin et à ramener ma science sur un sujet aussi bas. Il tente plutôt de lutter contre la torpeur et l’abattement ressenti par l’auteur à l’issue de ces heures cauchemardesques de «débat télévisé» de ce triste 25 janvier 2010, et éventuellement, à aider ses semblables à effectuer le même travail .

La prestation télévisée de N. Sarkozy hier soir montre très nettement quel type de stratégie anime l’équipe du président : ni plus ni moins qu’un retour au pétainisme culturel version maurrassienne, assaisonné de techniques de communication visant à installer brutalement une hégémonie sémantique, (ce que les néo-Maurrassiens ont tiré d’une lecture appauvrie de Gramsci) plutôt que de convaincre. Ainsi «le peuple» est représenté par des professions (ou des corporations comme dirait Maurras). Chacun n’est là que pour parler de «ses» problèmes. La synthèse et la compréhension politique à un niveau général est le monopole du monarque, arbitre impartial et maître-expert à la fois (c’est nous l’exception c’est lui la Règle) qui appelle les gens par leur prénom pour bien marquer que leur identité se construit uniquement dans un cadre étriqué qui est celui de leurs conditions matériellles d’existence. «A chacun son du» comme l’affichaient les nazis dans leurs camps. C’est aussi l’occasion de présenter les acteurs sociaux comme une assemblée d’organismes dotés d’instincts et d’intérêts contraires, en concurrence les uns avec les autres. Une guerre silencieuse était supposée de dérouler sur le plateau entre les professions, permettant à Sarkozy de se poser en pacificateur : «n’est-ce pas un message formidable pour les jeunes de banlieue de vous voir discuter vous et moi au-delà de notre couleur de peau», assène-t-il à «l’habitant de cité», comme si, entre les raids policiers, les reconduites brutales à la frontière, et l’identité nationale, il n’était pas le premier fabriquant de violence de France.

Or, l’exercice démocratique de la politique, en France depuis 1789, exige au contraire de chaque citoyen qu’il fasse un travail de mise en commun, et qu’il se représente les enjeux politiques au delà de ses soucis personnels. Pour fabriquer du lien social et donc du consensus, la politique a besoin de cette projection, de cet élan venu d’Eros, «être là pour l’amour des autres». C’est la garantie de l’existence d’un espace public de débats dans des conditions pacifiques. C’est ce que Sarkozy fait voler en éclats de façon bien imprudente, pour tenter de sauver la peau de son équipe aux régionales (ici, contrairement aux années Trente, les objectifs ne sont pas idéologiques, le libéralisme mondialiste étant mort avec la crise fiancière, mais visent à conserver le pouvoir et l’argent au jour le jour) en éteignant la lumière du débat collectif sur la maison France.

En second lieu, le «débat» n’était pas fait pour convaincre, mais pour assommer. Visiblement, mais le dispositif scénique visait à le dissimuler, Sarkozy a appris des séries de chiffres voire des phrases entières par cœur. Par moments, sa gestuelle traduisait qu’il savait assez son texte pour libérer son esprit et se concentrer sur ses mouvements, qu’il pouvait penser aux détails de mise en scène et non au fond. Face à cette avalanche, appuyée par des poings fermés et des doigts raidis par l’assurance, les interlocuteurs ne pouvaient répliquer, à moins de disposer des chiffres réels (Sarkozy mentait comme il respirait, chacune de ses affirmations fut pratiquement un mensonge énorme) capables de démentir le maître du jeu. N’ayant pas eu la présence d’esprit de le faire, ils en étaient cloués sur leur chaise, otages impuissants condamnés à assister à leur propre dégradation publique du statut de personne à celui de chose. On pense à Goebbels «mentez effrontément il en restera toujours quelque chose».

Enfin, Sarkozy fut bien secondé par Pernault. Celui-ci put se payer le luxe de quelques impertinences très mesurées, sur le mode «il y a des problèmes quand même, ne le niez pas !», tandis que son absence de rectification et les tableaux de chiffres tout aussi contestables qui s’affichaient en arrière-plan sur fond bleu UMP, validaient de fait les mensonges présidentiels. Pour ne citer qu’un exemple, Sarkozy est parvenu à mentir plusieurs fois dans la même phrase au sujet des 35 heures sans être contesté par monsieur Loyal : il a prétendu que les 35 heures n’avaient pas créé des emplois (c’est faux !) qu’ils en avaient même supprimés (archi faux) , que tous les pays du monde rallongeaient le temps de travail face à la crise (archi, archi faux, à commencer par l’Allemagne qu’il ne cessait de citer en exemple), et enfin que c’est en augmentant les heures supplémentaires qu’on créait des emplois partout dans le monde (pas un pays ne fait ça, et même en France, il n’y a pas de demandes d’heures supp par les entreprises, ce dont l’Omni fait mine de s’étonner : «je vais me rapprocher de votre patron pour lui demander pourquoi il vous refuse des heures supp»).

Bref, on sort de là comme sans doute en sont sortis les participants : tendus et démoralisés, démoralisés et scandalisés, scandalisés et humiliés. C’est sans doute le but : n’oublions pas que les différents fascismes ont commencé par une affirmation assénée sans vergogne : se prétendre omniscients, évidents et populaires, et qu’ils ont quand même beaucoup ramé ensuite pour convaincre des masses significatives qu’ils détenaient bien ces prétendues qualités. C’est souvent même après l’installation de la dictature, après avoir émietté les opposants, que le caractère de masse est devenu réel car obligatoire. Voilà, pour l’instant, on nous émiette. Certes, on n’est pas au niveau des grands dictateurs, ( ce néo-pétainisme est grotesque et n’a même pas la moitié des forces qui portaient le vieux maréchal et qui étaient déjà limitées), mais il est porteur d’une thanatisation dangereuse du corps social, qui pourrait bien favoriser toutes sortes de forme de brutalisations politiques, plus ou moins désagréables.

L.S.
docteur en histoire,
professeur d’histoire-géographie

Source : http://bellaciao.org/fr/spip.php?article97491

Publié dans Politique

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