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Publié le par Carland

Chroniques d’un éducateur de rue dans un quartier populaire de la banlieue parisienne. Aujourd’hui, l’on assiste dans un troquet à la rencontre de football entre l’Algérie et l’Egypte. Et l’on se rend compte amèrement, après quelques secondes d’état de grâce, que la plus grosse humiliation n’a pas forcément été celle vécue sur le terrain par les joueurs algériens.

C’est un de ces vieux bars arabes près d’une gare RER de la banlieue rouge. Comptoir en formica, la carte postale d’Oran au dessus du comptoir, le fils de 16 ans qui aide le paternel au service, des affiches pour un concert de chaâbi ; pour un peu on se croirait revenu à la fin des années cinquante, sauf que la banlieue rouge s’étiole foutrement et que les bars-tabac du coin sont rachetés par des Chinois.

Sauf qu’aujourd’hui, les Arabes ne vannent pas les Kabyles. Un drôle de genre d’union sacrée sur le quartier. Aujourd’hui, l’équipe nationale affronte l’Egypte en demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations [1]. Et les relations footballistiques entre l’Algérie et l’Egypte [2], c’est un peu comme celles entre la France et l’Allemagne, Séville 1982 et les tranchées en moins, les bus de joueurs violemment caillassés en plus.

Ça fait trois jours que les gosses nous ont invités à venir mater le match au troquet.

Pour la peine, ce matin, j’ai mis le t-shirt vert et blanc au croissant et à l’étoile rouges, moi qui suis pourtant aussi blanc que la droite du drapeau algérien et aussi françaoui que le cœur du drapeau bleu blanc rouge.

Une bonne heure avant le début du match, le bar est bondé. Des gosses peinturlurés aux anciens des bidonvilles en passant par les filles qui ont fait le déplacement en nombre. Ça boit du Coca et de la bière, on a rappelé le grand-père et les cousins pour aider au bar. On joue plus du coude pour trouver cinquante centimètres de place que pour le lever au comptoir.

Je retrouve le père de Yazid, un gosse qu’on est allés voir en taule cet été. La bonne cinquantaine, les yeux gris de l’exil, son éternel complet-veston quand il sort pour aller ailleurs qu’à l’usine, souliers vernis, et si difficile de l’imaginer sans la moustache. Forcément discret, que l’on imagine sans mal courber l’échine sous les brimades du contremaître, parce qu’il faut bien nourrir la famille et envoyer un peu d’argent au pays, parce qu’il se dit que la France l’a accueilli, un peu résigné mais toujours digne et fier, farouchement, et même si certains soirs d’hiver la Méditerranée est aussi grise que lui et que ses cheveux qui commencent à blanchir.

Comme aujourd’hui c’est la fête, il a mis l’écharpe nationale au dessus du complet-veston. Je le salue, poignée de main aussi franche que le regard qu’il jette sur mon t-shirt. Un temps. Il s’approche un peu plus, tire de ses mains le t-shirt pour le ramener vers lui. Ses yeux s’embuent. Me regardent. « C’est bien, mon fils. » Il se redresse encore un peu plus. Plus tôt dans l’après-midi, une maman m’avait fait part de sa fierté à ce que je porte les couleurs du pays. Je n’avais pas bien compris, tant normal me semblait-ce pour ce quartier que j’aime et ces gens qui m’accueillent. Devant ses yeux un peu moins gris, je souris et je tremble un peu.

Dès lors, c’est même pas la peine d’espérer refuser le verre qu’il m’offre.

On se cale, serrés autour du bar comme, à la maison, les huit gamins autour du couscous du vendredi.

Soixante-quinzième minute, deux à zéro, onze contre neuf, le bar se vide doucement. On va dehors pour fumer une clope en regardant d’un œil distrait la fin du carnage. On doit bien être une bonne trentaine dans la ruelle et le silence de la défaite. Les rares voitures qui passent ont un air compatissant. Trente mètres plus loin, dans la rue perpendiculaire qui longe la voie ferrée, un klaxon entame l’air des lampions. A vingt à l’heure, continuant à klaxonner, des majeurs sortent des fenêtres ouvertes de la voiture.

La police nationale de France, puisque c’est elle, pavane.

Un soir de match, un soir banal, un soir de défaite algérienne, des fonctionnaires de la police nationale de France prévoient leur coup et leur petite vengeance en klaxonnant dès avant que d’être aperçus, sachant qu’ils allaient passer devant un bar algérien, faisant des doigts d’honneur.

Cinq secondes qui semblent une éternité d’incrédulité. On se regarde, bras ballants, bouche ouverte, cherchant dans le regard de l’autre s’il a bien vu la même scène. Puis la rage monte, alors que la voiture de police sérigraphiée disparaît au carrefour. Un cri, unanime, répété. Parce qu’il n’y a rien d’autre à dire : « Bande de fils de putes, mais quelle bande de fils de putes !!! T’y crois, sérieux ? Mais quelle bande de… »

On ne verra pas les deux derniers buts égyptiens. Le père de Yazid part dans la nuit. Redevient discret, un peu résigné, il courbe la tête. J’ai bien peur qu’à cet instant, un flic sous les ordres de Papon au soir du 17 octobre 1961 ou un fantôme de l’OAS ne vienne croiser sa route. Et j’ai si mal à mon t-shirt.

Bande de fils de putes.

Notes

[1] Pour un petit rappel de l’importance du football en tant que fait politique dans la construction de la nation algérienne, il n’est pas inutile de renvoyer à l’histoire de l’équipe du FLN.

[2] Rappel historique.

Source : http://www.article11.info/spip/spip.php?article686

Publié dans Société

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