LOPPSI 2 votée par le sénat. Caravanes, fourgons, cabanes, bidonvilles, reportage sur des débrouilles forcées ou choisies

Publié le par Carland


Les débats sur le projet de loi Loppsi 2 reprennent mardi 18 janvier au Sénat. L'article 32 ter A mettrait en place une procédure d'expulsion expéditive aux mains des préfets pour ceux qui occupent des terrains illégalement. Sont ciblés: les campements de fortune des migrants, mais aussi d'autres catégories de personnes, plus ou moins fragiles, qui vivent dans des habitats «non conventionnels». Enquête sur l'habitat mobile et éphémère et sur leurs occupants : camions aménagés, caravanes, cabanes, habitations de fortune. 

 Un fourgon à Vincennes

A Paris, le moteur d'une camionnette blanche se met en marche sur l'esplanade du château de Vincennes. Le véhicule ne roule pas, il sert d'habitat à un homme de 59 ans, célibataire, natif d'Ile-de-France, ancien comptable. Il explique qu'il recharge sa batterie car le soir elle alimentera sa télévision ou sa radio. Il s'éclaire à la bougie. Derrière, son véhicule est aménagé comme un camping-car sommaire, un petit lit, des W.-C. chimiques, une gazinière, un chauffage à pétrole. Il y habite depuis deux ans, un ami le lui a revendu pour une bouchée de pain.

«On perd son travail, on perd son logement, et puis c'est la chute», résume-t-il calmement. Christian J. ponctue son discours de fréquents «ouais», suivis de haussements d'épaules et de silences. Ses gestes disent la lassitude.

Christian J. raconte être sorti du marché du travail il y a une dizaine d'années alors qu'il était comptable. «En intérim on ne trouvait plus de travail. Moi, je suis de la génération des Trente Glorieuses. Tout ça, c'est terminé.» La chute dont il parle l'a emmené dans des foyers d'hébergement, solution rapidement écartée, préférant «se débrouiller». «Les foyers, c'était la promiscuité, les cinglés, les alcooliques, la lie de la société», dit-il avec un visage crispé. Christian J. vit avec 466 euros par mois de RSA.

Une trentaine de véhicules occupent l'esplanade : camions, fourgons, camping-cars. Les uns servent de bordel de fortune pour des prostituées, les autres sont des camping-cars qui attendent leurs propriétaires vacanciers. Une grande majorité sont habités.

 «Je suis SDF, je dors dans mon véhicule. Veuillez être indulgent. Merci», dit une pancarte posée sur le tableau de bord d'une camionnette. Son propriétaire est à côté, assis dans une voiture. Ses premiers gestes traduisent de la méfiance ; il a déjà eu affaire à des journalistes. «Ils n'ont pas respecté mes paroles, explique cet homme de 56 ans dont l'accent du sud adoucit la colère. Ils sont venus pour chercher la misère, ont fait des gros plans sur mes mains pour illustrer le froid. Et sont repartis.» André S. se raconte petit à petit. «Ça fait 5 ans que je vis dans mon véhicule… enfin… que je suis à la rue.» A la suite d'une rupture, il a quitté Marseille où il habitait, son boulot, son logement. Depuis l'âge de 18 ans, ce plombier de formation travaillait dans le bâtiment. Il n'a aujourd'hui plus de travail et dit vivre sur ses réserves d'argent.

«Quand je suis arrivé à Paris, j'ai posé ma voiture dans une rue. J'étais déprimé, je ne sortais presque pas. Progressivement, j'ai remis le nez dehors, j'ai remonté la pente. J'ai déposé une demande de logement social à la mairie du XIIe. J'ai signalé plusieurs fois ma situation en disant précisément où je vivais… Ils m'ont mis un PV, 15 jours après ils ont enlevé ma voiture. Au lieu de venir en aide aux gens ils mettent des amendes…», déplore-t-il.

 

Pour se laver, les douches municipales, pour se chauffer, il allume un peu le gaz qui sert à cuisiner. «Je me couvre bien, quand je dors il n'y a que le nez qui dépasse», plaisante-t-il. Coincé entre les logements du privé inaccessibles: «Il faut gagner 4 fois le loyer et avoir des garants», et un parc de HLM public saturé de demandes, André S. essaye de prendre son mal en patience et de ne pas s'isoler. «J'ai des amis, je sors, je vais danser.» Il a aussi un ordinateur et une clé 3G.

Lui, comme Christian J., s'accroche à un espoir : la retraite. «Je n'ai plus que 11 mois à faire», précise Christian J. comme s'il comptait aussi les jours. La retraite, ce sont des revenus fixes, une chance de décrocher un logement social. «On n'est pas malheureux.» Avant de concéder : «C'est vrai que la situation n'est pas normale, on est contraints de vivre dans ces conditions.»

Les gendarmes à cheval du quartier Carnot qui patrouillent en bordure du bois de Vincennes frôlent les véhicules. «Ici, on est tolérés, tolérer c'est ni autoriser ni interdire. Ça veut dire que ça peut changer, qu'on peut nous dire de partir du jour au lendemain. Alors, on reste discrets», analyse Christian J.

Parmi ceux, rencontrés, qui vivent dans leurs véhicules, deux classes d'âge dominent : les 20-30 ans et les 50-60 ans. Les plus âgés décrivent la plupart du temps une dégringolade sociale survenue après une rupture sentimentale, une perte d'emploi, une maladie grave.  Dans les discours des plus jeunes se nichent davantage de nuances, beaucoup parlent d'un besoin de liberté, d'un désir de bouger, d'avancer. Et assument leurs modes de vie en admettant que leurs choix relèvent aussi de préoccupations budgétaires. Vivre en camion est un moyen de ne pas payer un loyer exorbitant, de pouvoir mettre de l'argent de côté pour voyager ou à terme acheter une maison, un terrain.

Camion aménagé à Rennes

A Rennes. Un camion est garé dans le quartier de Villejean. A l'intérieur, un lit posé en hauteur sur une estrade en bois se convertit en coin salon, une minuscule cuisine avec un lavabo, deux gros bidons d'eau, une gazinière.«J'ai l'essentiel», estime Camille Montoir, le propriétaire et résident permanent du véhicule, âgé de 27 ans. 

 «Le plus dur, c'est le froid de l’hiver, sortir de sa couette le matin.» Pour se chauffer il utilise le système de la “brique réfractaire”. Il pose un pot de fleurs en terre cuite à l’envers au-dessus de la flamme de sa gazinière. Brûlant, le pot est posé à proximité du lit et diffuse de la chaleur. «Ça chauffe le temps que tu t'endormes, le camion refroidit assez vite, même si je l’ai isolé avec des plaques de polystyrène et du bois...» Les douches et les W.-C. ? L'été dans les campings, l'hiver chez des amis. 

Camille Montoir tailla la route à l’aube de ses 20 ans, mettant de côté ses études de graphisme et estimant que travailler derrière un bureau ne serait pas son truc. Sa voiture, avec un matelas à l'arrière, fut sa première maison mobile. Il opta par la suite pour une fourgonnette plus confortable pour suivre les travaux saisonniers : cueillette des pommes dans le sud, des prunes en Corse, vendanges… Un CAP en poche, il devint tailleur de pierre.

Depuis trois ans il sillonne le sud de la Bretagne pour une entreprise de restauration de monuments historiques. Son actuel véhicule, un Mercedes 208, lui offre un moyen de locomotion et un toit bon marché. Ses parents, chez qui il retourne régulièrement, l’ont toujours soutenu, souhaitant son épanouissement. «Au début j’avais soif de liberté... Aujourd’hui je commence à avoir envie de me poser un peu. J’ai envie d’une maison à retaper.»

Même profil pour Klement Ciannarella, charpentier, qui, lui, vit à Paris dans un camion douillet depuis deux ans. «La loi Loppsi 2 me fait peur. Il y a des gens qui sont précaires qui se démerdent comme ils peuvent en vivant dans des camions ou caravanes, il y a aussi des gens qui choisissent de vivre autrement. Pour les deux, la loi n’est pas juste.» Pour lui, vivre de la sorte donne la possibilité de «s’aérer les méninges». «Je me suis rendu compte qu'il y a plein de réseaux qui s'organisent, plein de gens qui vivent autrement, très bien, avec d'autres idées. Au final tu comprends que ce qui coince ce ne sont pas eux, ce sont des lois débiles…»

Une position qui n’empêche pas cet homme de 26 ans de s’interroger aujourd’hui sur son mode de vie. «Je suis dans une phase où je ne sais plus trop quoi faire, est-ce que j'arrête de vivre comme ça ? Est-ce qu’il est préférable de me ranger ? Est-ce que tout ça, c'est une histoire d'adolescents, de hippies ? Est-ce que j’aurai le choix ? C'est surtout ça... A Toulouse par exemple tu ne peux pas vivre en camion, tu ne peux pas te garer, tu te retrouves en périphérie, à côté du stade de foot... Sans être difficile, c’est pas terrible.»

Cabane bois et paille à Tours

A l’est de Tours, dans la campagne tourangelle, Nadège T. vit dans une cabane à l’orée d’un bois. Cette travailleuse agricole de 40 ans a posé en 2007 une caravane sur une parcelle qu’elle a achetée. Depuis, elle a agrandi son espace de vie en créant une cabane comprenant deux pièces d’environ 20m2 chacune. Pour les murs : un bardage de bois extérieur, une isolation de paille et de carton, un autre bardage de bois pour l’intérieur. Le toit est équipé de panneaux solaires, l’eau de pluie est récupérée pour la vaisselle, le chauffage est assuré par une cuisinière/poêle à bois. Toilettes sèches.

Nadège T. a sillonné pendant douze ans les régions de France pour faire des travaux saisonniers : raisin, cerises, abricots, poires, pommes, prunes... Elle aussi vivait en camion aménagé. «L’important pour moi, c’était de ne pas être assistée. Et en faisant les saisons, je m’en sortais très bien.» «A 40 ans, j’ai eu envie de me poser, moins voyager.» Mais les moyens manquaient. «Construire une cabane, c’est pouvoir se loger en étant autonome.»

 «J'estime que je coûte beaucoup moins cher à la société en vivant comme ça plutôt qu’en entrant dans le logement social, explique-t-elle. Mon habitat est écolo et mes voisins les plus proches avec qui j’ai eu l’occasion de discuter m’ont dit que je n’embêtais personne.» La mairie ne l’entend pas de cette oreille. Elle a refusé que les parcelles deviennent un terrain de loisir et a demandé le retrait de la caravane. L’affaire est portée devant la justice puisque Nadège T. ne compte pas se retirer de son terrain. La future loi Loppsi 2 ne la rassure pas sur l’avenir.

Caravane refuge à Nantes

A Nantes, dans l’ombre de la Faculté des sciences humaines, en bordure de parc, trois caravanes immobilisées. Grégoire O. y a trouvé refuge il y a quelques mois en s’installant dans l’une des caravanes qu’il a payée 50 euros. Dedans, une couche de crasse sur les meubles, une odeur de renfermé et de chien mouillé. Pour le chauffage, il faut attendre la tombée de la nuit et la mise en marche de l’éclairage public. Son radiateur électrique est branché sur le réverbère d’à côté.

Cet homme de 28 ans a connu la rue, les halls d’immeubles, les squats. «Je connais des gens sur Nantes, je suis né ici. Mais je préfère me débrouiller seul, détaille-t-il. Ici j’ai ma petite piaule, c’est mieux que d’être chez ses parents ou ses amis.» Formé à la mécanique poids lourds, Grégoire O. a commencé à travailler à 16 ans dans cette branche jusqu’à ses 21 ans. Problèmes familiaux, problèmes financiers. L’héroïne qui sert d’échappatoire.

Bidonvilles à Montreuil

Sur le plateau de Montreuil, à l’est de Paris, derrière les hauts murs qui abritaient jadis de vastes cultures de pêchers, se sont nichés des abris de fortune. Pour accéder à ce village informel qui a compté jusqu’à 150 personnes, des planches de bois posées à terre forment un pont au-dessus de la boue. Depuis plus de deux ans, des Roms originaires de Roumanie se sont installés sur quatre parcelles étroites.

Le 20 décembre dernier, ils ont reçu une assignation au tribunal de grande instance de Bobigny pour occupation illégale du terrain après une plainte de la mairie de Montreuil, l’audience en référé doit se tenir le 28 janvier. Une procédure d’expulsion que l’article 32 ter A rendra plus expéditive réduisant les délais et se passant du juge pour ordonner l’évacuation.

Craignant d’être chassés, la majorité des habitants ont quitté les lieux. Il reste à ce jour une cinquantaine de personnes dont quelques enfants. «Il y a quelques jours, trois personnes dont deux policiers municipaux sont venus ici pour nous ordonner de partir dans les trois jours», raconte Cesar Ciurar en ouvrant les portes de sa maison. 

A l’intérieur, une cuisine proprette, une chambre avec quelques meubles et un poêle à bois. «Quand on est arrivés il y a deux ans et trois mois, on a nettoyé, défriché, et on a construit rapidement ces maisons», explique cet homme de 27 ans qui en neuf ans de vie en France a vogué de terrain en terrain : Saint-Denis, Le Bourget, La Courneuve, Argenteuil. Les baraques sont faites de matériaux récupérés à la déchetterie du coin, des planches, de la tôle, des morceaux de lino et de moquette.

La famille de Cesar Ciurar a bouclé ses valises et attend le jugement du 28. Les aménagements qu’ils envisageaient à très court terme ne sont plus à l’ordre du jour : nettoyer les parcelles pour chasser les rats qui règnent en maîtres, refaire des baraques ou cultiver un lopin de terre avec l’aide de l’association Ecodrom.

Source : http://www.mediapart.fr

Publié dans Chômage & précarité

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