L'obstination d'un militant anti-nucléaire devant la justice

Publié le par Carland

Michel_Gueritte3.jpgMichel Guéritte est une grande gueule. Un activiste organisé, imaginatif et efficace. Il comparait ce mercredi 7 avril devant le tribunal correctionnel de Troyes pour menaces de mort envers deux élus. Ce jeune retraité, communicant audiovisuel, a le sens de la formule. Il me lance en cours d'entretien : « Si vous faites un mauvais article, je fous le feu sur Rue89 ».

Mais après un rapide échange, je comprends que son humour n'a d'égal que sa passion pour la cause : lutter contre les « poubelles nucléaires » qui sont pour lui des « crimes contre l'humanité ».

Alors qu'il risque jusqu'à cinq ans de prison et 75 000 euros d'amende, il dénonce un « procès politique » et prévient : « Ils peuvent me mettre en prison, j'irai jusqu'au bout. »

Retour sur les faits. L'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) qui a déjà implanté deux sites de stockage dans l'Aube, l'un pour les déchets à très faible activité et l'autre pour ceux à faible et moyenne activité, a besoin d'un centre de stockage pour ceux dits « faible activité vie longue ».

Sur la base de critères géologiques, quelque 3 115 communes sont contactées en juin 2008. A elles ensuite de dire si elles sont intéressées par le projet d'enfouir sur leur sol, entre 15 mètres et 200 mètres, des déchets nucléaires.

« Les études sont menées en vue de la mise en service du centre à l'horizon 2019, sous réserve de son autorisation par le gouvernement », précise l'Andra. Une quarantaine de communes se portent candidates, majoritairement dans l'Aube, « là où ils connaissent les centres de stockage de l'Andra et voient que ça se passe bien », précise-t-on à la communication de l'agence publique.

« J'ai craqué, c'est ce qu'il cherchait »

Apprenant la nouvelle, Michel Guéritte décide de mettre la pression sur les élus. Il appelle la maire de Pars-lès-Chavanges, Joëlle Pesme :

« On discute une demi-heure, je lui dis “Est-ce qu'il faudra un jour mettre le feu aux 21 mairies de la communauté de communes pour arrêter ça ? ” Elle me répond “Oh, je vous en prie, commencez par la mienne, j'ai pas de budget pour la refaire ! ” »

C'est ce qui vaut, entre autres, au militant d'être aujourd'hui poursuivi pour « menaces de mort et d'incendie de lieu public ». Joëlle Pesme a refusé de répondre à Rue89. Mais l'autre élu qui a porté plainte, l'ex-maire d'Auxon, est très remonté. Jean-Louis Caillet précise :

« J'avais déjà porté plainte pour menaces de mort par téléphone, mais ça a été classée sans suite. Ce procès ne prend en compte que deux points, l'accusation de faux en écriture -il m'a accusé de falsifier un compte-rendu de conseil municipal que je n'avais pas fait-, et insultes -il a envoyé des mails me traitant de “stupide cupide”. »

En plus, ma maison a été assaillie de manifestants, il a diffusé mon numéro de portable sur Internet en disant de m'appeler jour et nuit… Suite à tout cela, j'ai démissionné de mon mandat. J'ai craqué, c'est ce qu'il cherchait. »

Les enjeux de l'affaire dépassent l'Aube et le « soldat Guéritte »

Le militant a en effet réussi à mobiliser les citoyens localement et du coup, les conseils municipaux des deux communes ont finalement renoncé à se porter candidats. Un modèle du genre, reconnait Stéphane Lhomme, ancien porte-parole du réseau Sortir du nucléaire :

« Il met les élus devant leurs responsabilités, c'est bien, il faudrait le faire plus souvent. Là, il y a un risque de blocage total de la filière nucléaire qui tient à une seule personne : cette affaire peut remettre en cause toute la filière nucléaire française. S'il n'y a pas de chiottes pour faire disparaitre les merdes, il faut arrêter d'aller aux toilettes. »

Le combat de Michel Guéritte a fait tache d'huile au-delà de l'Aube : le projet de centre de stockage pour les déchets les plus radioactifs, à Bure en Moselle, a déjà rencontré l'opposition de la mairie de Bonnet, qui a voté « non » au nom du principe de précaution.

Ce ne serait pas une pure coïncidence si c'est après cet épisode que le parquet a décidé de poursuivre Guéritte. Ce qui fait dire à Benoit Buisson que « dans cette affaire, il y a autre chose que ce qu'on veut nous dire ». Comprendre : les enjeux dépassent l'Aube et le « soldat Guéritte ».

« Le parquet a décidé de poursuivre par crainte d'un succès des anti-nucléaire sur le projet de Bure. Il n'est jamais sorti de son rôle de militant et même s'il ne fait pas l'unanimité, il n'y a pas de quoi aller au pénal. »

« Il n'est jamais sorti de son rôle de militant »

L'avocat rappelle qu'il n'y a jamais eu de violences physiques, que le prévenu est « équilibré mais atypique », qu'il n'est « jamais sorti de son rôle de militant ». D'ailleurs, il existe une jurisprudence protectrice de la liberté d'expression, selon laquelle :

« Quand il s'agit de sujets d'intérêt général ayant trait à la protection de la santé et de l'environnement, on peut utiliser des propos excessifs voire outranciers. »

Si Michel Guéritte était condamné à de la prison avec sursis, estime l'avocat, « cela équivaudrait à un carton jaune, un avertissement. C'est une manière de faire pression sur des militants qui refusent des projets du gouvernement. »

Photo : capture d'écran de la vidéo La Qualité de Vie, février 2009 (DR), portrait de Michel Guéritte sur Villesurterre.com (DR).

Source : http://www.rue89.com/planete89/2010/04/07/lobstination-dun-militant-anti-nucleaire-devant-la-justice-146357

Publié dans Répression

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