L'échec du politiquement correct

Publié le par Carland

Au départ, c'est plutôt une bonne idée, le "politiquement correct". Comme ça reste une idée assez floue, on va tenter une définition hâtive pour cerner le concept : en gros, en très gros même, c'est une volonté de vigilance morale pour fustiger les comportements langagiers visant à diffamer et discriminer les minorités, toujours cibles faciles de moqueries et d'insultes ; immigrés, homosexuels, femmes, handicapés etc.
On voit donc qu'au départ, il n'est pas plus mal de ne plus pouvoir exprimer à voix haute dans l'espace public ce qu'on pense des "youpins", des "nègres", des "pédés", et il est curieusement assez mal vu de désigner les femmes comme étant des "salopes" génériques. De même, se foutre de la gueule des personnes handicapées risque de vous valoir une certaine réprobation, etc. Et certes oui, qu'il soit même interdit par la loi de trop se lâcher sur les personnes qu'on juge "inférieures" - du haut généralement de son jugement étriqué de petit blanc pétochard qui hait tout ce qui ose ne pas lui ressembler - est un soulagement a minima.
Malheureusement, nous sommes bel et bien confrontés à un échec de cette volonté et partant à la nécessité de réévaluer sa pertinence.
Non point tant à cause de ses abus, qui existent indubitablement par ailleurs : ce politiquement correct peut très facilement se transformer en terrorisme intellectuel soft et ceux qui ont un peu traîné leurs guêtres à l'extrême-gauche en savent quelque chose. On a tous été confrontés à ces camarades sourcilleux en mode Gardiens De La Bienséance qui n'aiment rien tant qu'à tancer et faire la morale même devant une blagounette. C'est qu'utiliser le politiquement correct pour se donner une aura de moraliste de gauche est l'une des choses les plus aisées du monde, et certaines et certains adorent ce rôle.
C'est qu'il est très facile de veiller à la stricte orthodoxie du discours, surtout dans les petits milieux militants ; et bien plus facile de se faire curé donneur de leçons que se rendre compte que certes le langage est on ne peut plus policé et "correct", mais que ça n'empêche nullement à ce qu'il est interdit de dire de se passer quand même dans le monde réel.
On ne peut plus dire "nègre" ou "bougnoule" mais le racisme anti-Noirs et anti-arabes ainsi que les stéréotypes réducteurs qu'on leur accole se portent le mieux du monde.
Traiter un homosexuel de "pédé" vous vaudra peut-être jusqu'à un procès, mais les actes d'agressions homophobes augmentent.
Une réflexion ouvertement sexiste vous vaudra une vindicte méritée, mais les violences faites aux femmes, et dans nos contrées soit disant "civilisées", continuent de s'épanouir...
D'ailleurs, le racisme n'existe plus, n'est-ce pas ? Plus personne ne se dit raciste d'ailleurs, et tout le monde de s'en défendre vigoureusement. On peut dire des mots de racisme, on peut stigmatiser des populations - pauvres, de préférence, et suffisamment dépolitisées pour ne plus pouvoir se défendre -, on peut user de tous les stéréotypes et tous les clichés infamants mais on est évidemment en rien raciste le moins du monde...
Alors que bizarrement, le racisme se porte le mieux du monde dans la France de 2011.
Nous avons perdu la bataille du langage non seulement malgré le politiquement correct mais peut-être bel et bien à cause de lui : il nous a enfermé dans un rôle que nous avons trop bien épousé. Celui de profs/curés donneurs de leçons de vie qui tancent et font la morale à tout le monde sur ce qu'il faut dire et pas dire, faire et ne pas faire. Au fur et à mesure de reculs politiques et d'échecs à faire pièce à la Réaction, on s'est encore plus crispé autour du politiquement correct, jusqu'à traquer la déviation jusque dans les rangs progressistes, jusqu'à l'absurde. La dent que j'ai contre LMSI ne trouve pas sa source ailleurs, dans cette attitude perpétuellement soupçonneuse et excommuniante  de gardiens de la morale pure et parfaite qui fustigent tous ceux qui osent être en désaccord avec leurs lubies communautaristes.
À cause de cette crispation autour du politiquement correct, les progressistes sont devenus pénibles et scrogneugneu. Tout gris et tout chiants et d'autant plus que la pose morale est on ne peut plus confortable.
Surtout quand la régression est à ce point agressive.
Les Réacs ont assez vite vu la faille dans l'édifice : ils ont compris que ce monolithisme moral était en complet décalage avec l'époque de désenchantement généralisé et se sont engouffrés dedans. Ils ont décidé d'être fun.   
Autant les progressistes seront grimaçants, ils seront décomplexés, autant les premiers seront dans le scrupule sourcilleux, autant eux seront détendus et cools, autant les premiers ne rigoleront plus de rien à force de jansénisme militant, autant eux mettront les rieurs de leur côté...
S'ensuit le basculement des images actuelles : les progressistes semblant condamnés à une perpétuelle défensive et se recroquevillant de plus en plus en devenant de plus en plus scrogneugneu, les réacs à l'offensive d'autant plus rigolarde qu'ils ont pigé que l'époque est au Kewl et ne déteste rien tant que les chiants même si ils ont raison...
D'où le succès du fameux "politiquement incorrect" : c'est l'insolence, l'irrespect et la dérision de mai 68 récupérés par la droite pour défendre les valeurs des dominants et les idées inégalitaires qui vont toujours avec...et fustiger mai 68. Et ne pensez pas qu'il s'agit là d'un singulier caprice de l'Histoire ou d'un paradoxe de la dialectique, nullement : ces gens nous ont pris nos armes pour les retourner contre nous et c'était un projet clairement établi comme tel.
Face à ça, il est partant urgent de décrisper tout le monde et en ce moment ce ne sera certes pas chose aisée.
Il ne s'agit pas de se contenter d'en appeler aux mânes du Professeur Choron pour revivifier un camp politique aux abois, le passé est bel et bien passé et il ne reviendra plus. Et ça évitera d'encore regarder dans le rétroviseur, ce qui semble être la spécialité de tout le monde à gauche de la gauche.
Il s'agit d'arrêter d'avoir la tête dans le guidon activiste pour observer ce qui se passe autour de soi et entrer dans un long travail de refondation politique et de remise à plat. Et en premier lieu, il faut prendre acte de l'échec du politiquement correct, ce qui permettra par la suite de défoncer la mythologie de la "pureté" qui nous plombe. 
Aussi, il ne s'agit pas de préconiser qu'il faille désormais se foutre joyeusement de la gueule des opprimés. Il y en a qui comprendront ça, vous verrez. Il s'agit de les défendre et de nous défendre différemment. 
Il y a un cours de Systema à côté de Toulouse et je pense m'y inscrire dès que possible. C'est un art martial russe, utilisé entre autres par les Forces Spéciales et autant dire qu'on est pas ici chez les poètes. Il y a cependant dans cette discipline un aspect paradoxal et innovant : il insiste sur le fait que plus on est détendu et relaxé, plus on est brutal et efficace. Contrairement à d'autres arts martiaux, on ne se met pas en garde, on ne crispe pas des positions dès le départ, on ne bloque pas le corps. Tout est axé sur la détente physique, la souplesse des mouvements, et la maîtrise du stress devant l'agression, d'où l'aspect bizarre des entraînements où les pratiquants ont l'air "mous" et ne font que des mouvements fluides, sans hurler des "Kiai !" retentissants.
Parce que personne ne fait de katas ni ne hurle pour rien dans la vraie vie.
Si toutefois vous doutez de l'efficacité, essayez le truc de la "main lourde" sur quelqu'un. Veillez à ce que ça ne soit pas une personne qui risque de vous en vouloir après ; mais je vous jure que ça fait très mal, testé et approuvé.
Plus nous apprendrons à être décrispés, plus nous remplacerons le moralisme par l'insolence, plus nous deviendrons féroces et drôles, méchants et intelligents, plus nous comprendrons que la pureté politique est un carcan qui ne sert qu'à nous enfermer nous-mêmes et plus nous auront à l'esprit qu'en face, derrière leurs sourires de façades, ils ont absolument horreur qu'on se foute de leur gueule - parce que eux aussi se prennent terriblement au sérieux au fond mais ont l'intelligence d'éviter de trop le montrer -, plus nous serons efficaces pour leur rentrer dedans.
Comme il est inévitable que ça rouspète dans les commentaires sur ces sujets, juste une question pour conclure : la crispation moralisante qui tient lieu de ligne politique à la gauche depuis maintenant des décennies a t-elle conduit au moindre succès, à la moindre avancée, même au plus petit pas en avant ?...
Il y a un piège : la réponse est dans la question.

Publié dans Coups de gueules

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