Guadeloupe: qui a assassiné le syndicaliste Jacques Bino ?

Publié le par Carland

Dans la nuit du 17 au 18 février 2009, la mort de Jacques Bino s'est inscrite dans l'histoire antillaise. On se souvient que le syndicaliste a été tué par balle à proximité d'un barrage tenu par des émeutiers. Et que ce drame a marqué un tournant dans la grève générale, lancée par le collectif LKP, qui paralysait la Guadeloupe depuis un mois. D'autant plus que la justice a, très vite, fait état de preuves accablantes contre un Guadeloupéen de 35 ans, sympathisant du mouvement social, aussitôt présenté comme le meurtrier présumé.

Treize mois plus tard, l'enquête livre des éléments sensiblement éloignés de la thèse présentée quand il s'agissait de désamorcer la crise. Des zones d'ombre persistent sur les points forts (la balle meurtrière, les témoignages «concordants») de la thèse privilégiée, depuis le début, par le parquet – en minorant d'autres pistes, dont celle d'un commando patronal... La mort du syndicaliste, membre de la CGT Guadeloupe et du LKP, conserve pourtant une forte charge symbolique. Dès le 26 février 2009, le militant donnait son nom de baptême à l'accord sur la revalorisation des salaires signé par les organisations syndicales et une partie du patronat local. Un accord qui conditionnait la fin de la grève générale et de ce mouvement d'une ampleur sans précédent: l'«Accord Jacques Bino».

La nuit de sa mort, Jacques Bino assiste d'abord à un meeting du LKP (Collectif contre l'exploitation outrancière) à Pointe-à-Pitre. Au volant de sa Fiat Punto, il décide ensuite de rentrer chez lui en passant par la cité Henri IV, qu'il connaît bien, afin de contourner les barrages mis en place un peu partout. Arrivé aux abords de ce quartier populaire, il aperçoit une barricade et entreprend de faire demi-tour. Ces faits sont corroborés par le témoignage d'un ami de Jacques Bino, présent à son côté dans la voiture.

Deux coups de feu sont alors tirés en direction du véhicule, dans un secteur plongé dans l'obscurité. Les témoignages concordent pour établir que le tireur est posté près du barrage et à une centaine de mètres de la voiture. Jacques Bino, 48 ans, est mortellement atteint d'une balle à ailettes d'un type très spécial – une «brenneke» ordinairement destinée à la chasse au «gros gibier». Ce fait est aussi établi: le projectile a traversé le corps du syndicaliste de part en part, selon l'expertise balistique, et les enquêteurs ont retrouvé la balle correspondante dans ses vêtements. Aux abords du barrage d'où le coup de feu est parti, ils ont saisi «un étui calibre 12 de marque FOB avec l'inscription “gros gibiers original brenneke”», selon le dossier judiciaire.

Les balles ont bien été saisies au domicile du «meurtrier présumé» mais... en 1996 !

Huit jours après le drame, le 26 février 2009, les policiers du RAID investissent la maison du principal suspect, Ruddy Alexis, que «la rumeur» (selon le témoignage d'un policier) impliquerait dans le meurtre. Sa femme et sa fille sont interpellées, mais l'intéressé échappe à l'arrestation. Se sachant recherché, il va prendre conseil auprès d'un syndicat local (la CTU) dont il est sympathisant. Puis, sur les recommandations des syndicalistes, il se rend spontanément au commissariat de police. A l'issue de sa garde à vue, il est déféré au tribunal de Pointe-à-Pitre, le 28 février, en même temps que quatre autres personnes qui l'impliquent, à des titres divers, dans l'homicide.

Ce même 28 février 2009, le procureur de la République de Pointe-à-Pitre tient une conférence de presse pour annoncer l'incarcération de Ruddy Alexis. L'homme a tout du «coupable idéal»: il a déjà été condamné à trois reprises pour des faits de violences avec arme. Surtout, selon les propos du procureur Jean-Michel Prêtre tels qu'ils sont rapportés par les journalistes présents, «des munitions du même type et de la même marque que la balle à ailettes de type Brenneke et de calibre 12 qui a mortellement atteint le syndicaliste ont été retrouvées “en grand nombre” au domicile du tireur présumé».

Logiquement, une accusation aussi étayée convainc alors de la culpabilité du suspect que l'ensemble de la presse présente comme «le meurtrier présumé». Affaire réglée ?

Non. La vérité des faits est sensiblement différente, à lire aujourd'hui le dossier instruit par le juge Fabien Terrier. Commençons par la preuve balistique. Les balles brenneke saisies «en grand nombre» chez le suspect principal l'ont en effet été... en 1996. Ce vieux dossier concernait Ruddy Alexis et son frère Didier (aujourd'hui décédé).

En 1996, donc, deux cartouches portant l'inscription «FOB spécial gros gibiers original brenneke» (selon l'enquête alors diligentée) avaient été trouvées lors d'une perquisition au domicile familial, dans les affaires de Didier et dans la chambre de ce dernier. Soit la référence exacte, à l'époque, des munitions qui ont servi à tué, treize ans plus tard, le syndicaliste du LKP. Dans cette vieille affaire, Ruddy Alexis avait d'ailleurs été innocenté, après quatre mois de détention provisoire; il avait même obtenu des indemnités de la justice.

Autant dire que, en février 2009, la perquisition au domicile de Ruddy Alexis n'a pas donné le résultat accablant qui a été décrit par le procureur. Comme l'a déclaré Ruddy Alexis au juge d'instruction, les munitions saisies chez lui par les enquêteurs «ne contenaient que des plombs». Aucune trace du type de balle à ailettes ayant tué Jacques Bino. Interrogé sur ce point par Mediapart, ces 26 et 29 mars, le procureur n'est pas formel. Il confirme avoir tenu les propos reproduits, lors de la conférence de presse, en étant «persuadé que des munitions, dont des balles à ailettes» avaient été trouvées chez Ruddy Alexis. Et aujourd'hui? «Je ne sais pas si cette question a évolué depuis.»

Dans la nuit du 17 au 18 février 2009, la mort de Jacques Bino s'est inscrite dans l'histoire antillaise. On se souvient que le syndicaliste a été tué par balle à proximité d'un barrage tenu par des émeutiers. Et que ce drame a marqué un tournant dans la grève générale, lancée par le collectif LKP, qui paralysait la Guadeloupe depuis un mois. D'autant plus que la justice a, très vite, fait état de preuves accablantes contre un Guadeloupéen de 35 ans, sympathisant du mouvement social, aussitôt présenté comme le meurtrier présumé.

 Treize mois plus tard, l'enquête livre des éléments sensiblement éloignés de la thèse présentée quand il s'agissait de désamorcer la crise. Des zones d'ombre persistent sur les points forts (la balle meurtrière, les témoignages «concordants») de la thèse privilégiée, depuis le début, par le parquet – en minorant d'autres pistes, dont celle d'un commando patronal... La mort du syndicaliste, membre de la CGT Guadeloupe et du LKP, conserve pourtant une forte charge symbolique. Dès le 26 février 2009, le militant donnait son nom de baptême à l'accord sur la revalorisation des salaires signé par les organisations syndicales et une partie du patronat local. Un accord qui conditionnait la fin de la grève générale et de ce mouvement d'une ampleur sans précédent: l'«Accord Jacques Bino».
 
La nuit de sa mort, Jacques Bino assiste d'abord à un meeting du LKP (Collectif contre l'exploitation outrancière) à Pointe-à-Pitre. Au volant de sa Fiat Punto, il décide ensuite de rentrer chez lui en passant par la cité Henri IV, qu'il connaît bien, afin de contourner les barrages mis en place un peu partout. Arrivé aux abords de ce quartier populaire, il aperçoit une barricade et entreprend de faire demi-tour. Ces faits sont corroborés par le témoignage d'un ami de Jacques Bino, présent à son côté dans la voiture.

Deux coups de feu sont alors tirés en direction du véhicule, dans un secteur plongé dans l'obscurité. Les témoignages concordent pour établir que le tireur est posté près du barrage et à une centaine de mètres de la voiture. Jacques Bino, 48 ans, est mortellement atteint d'une balle à ailettes d'un type très spécial – une «brenneke» ordinairement destinée à la chasse au «gros gibier». Ce fait est aussi établi: le projectile a traversé le corps du syndicaliste de part en part, selon l'expertise balistique, et les enquêteurs ont retrouvé la balle correspondante dans ses vêtements. Aux abords du barrage d'où le coup de feu est parti, ils ont saisi «un étui calibre 12 de marque FOB avec l'inscription “gros gibiers original brenneke”», selon le dossier judiciaire.
 
A 200 mètres du drame et peu après, un autre homme blessé d'un tir de gros calibre

L'homme si vite présenté comme le «meurtrier présumé», Ruddy Alexis, est incarcéré dans la prison proche de Pointe-à-Pitre, où il est placé à l'isolement depuis plus d'un an. Il n'a jamais avoué et il a fait une grève de la faim pour clamer son innocence. Ajoutons que le «coupable idéal» a fondé une famille, en 2000, date à partir de laquelle il n'a plus connu de condamnation.

Continuons par la thèse officielle, avant d'en préciser d'autres – celle d'un commando patronal, notamment –  qui n'ont guère été exploitées par la police. Avancée au début de l'enquête, la thèse principale n'a guère varié, en effet: «Des éléments concordants laissent à penser que celui qui a tiré était persuadé de le faire sur une voiture banalisée de patrouille de la brigade anti-criminalité», avait dit le représentant du parquet à la presse, en février 2009. «Cette hypothèse n'a pas été contredite, ni par les témoignages, ni par les déclarations», confirme le procureur, lundi 29 mars. «Monsieur Bino n'a pas été personnellement la cible d'un tir intentionnel.»

De fait, plusieurs témoins ont décrit un homme criant, en créole, «Messieurs voici la BAC» avant d'ouvrir le feu sur la voiture de Jacques Bino manœuvrant à une centaine de mètres. Mais les témoignages mettant en cause Ruddy Alexis sont peu précis et encore moins «concordants». Tous décrivent, certes, que le tireur était masqué et portait une tenue de camouflage militaire cette nuit-là. Mais, selon les cas, le suspect a été reconnu à sa taille (variant de «1,60 mètre» à «1,75 mètre») ou à «sa démarche». Ou encore à «sa voix car il a dit en créole “O Yo”, ce qui signifie “où sont-ils” », ou à son t-shirt «gris» ou «vert» qui dépassait de la veste de camouflage.

Les témoignages des quatre hommes qui se trouvaient en compagnie de Ruddy Alexis, peu avant le drame, puis l'avaient perdu de vue, sont ainsi tissés de contradictions. Déférés en même temps que lui au parquet, ils avaient été vite libérés par le juge de la détention et des libertés. Parmi ces quatre témoignages, un seul affirme avoir assisté directement à la scène du crime. «J'ai vu Jumpy (surnom de Ruddy Alexis) se baisser, épauler son fusil de sorte que son arme était parallèle au sol et tirer à deux ou trois reprises. Je n'ai pas vu la cible. C'est après que j'ai vu le gars mort», a-t-il déclaré aux enquêteurs. Mais il a été beaucoup plus hésitant, lors d'un interrogatoire ultérieur: «Je pense que c'était Jumpy. Je ne peux être formel».

Au dossier figure enfin un témoignage anonyme qui est plus accablant. Ce témoin «sous X» (par peur des représailles) affirme avoir suivi Ruddy Alexis, du début à la fin (quand il aurait changé de tenue, quand il aurait tiré sur la voiture et quand il serait reparti dans son propre véhicule). Ce témoin anonyme affirme aussi avoir reconnu Ruddy Alexis parmi six photos qui lui ont été présentées.

Mais, bizarrement, une autre piste n'a pas été étudiée par les enquêteurs chargés de la mort de Jacques Bino. Quelques dizaines de minutes après le drame, de l'autre côté du barrage et à 200 mètres de là, un autre homme a été touché par une balle de gros calibre. Jimmy Lautric se trouvait alors dans la foule au moment où des pillards s'en prenaient à des magasins du secteur. Il a été grièvement blessé à la jambe, par un tir émanant d'un mystérieux commando de plusieurs hommes cagoulés et armés de fusils. Et des témoins ont indiqué que ce commando avait récupéré, sous la menace, le butin raflé par les pilleurs.
 
Dans la nuit du 17 au 18 février 2009, la mort de Jacques Bino s'est inscrite dans l'histoire antillaise. On se souvient que le syndicaliste a été tué par balle à proximité d'un barrage tenu par des émeutiers. Et que ce drame a marqué un tournant dans la grève générale, lancée par le collectif LKP, qui paralysait la Guadeloupe depuis un mois. D'autant plus que la justice a, très vite, fait état de preuves accablantes contre un Guadeloupéen de 35 ans, sympathisant du mouvement social, aussitôt présenté comme le meurtrier présumé.

Treize mois plus tard, l'enquête livre des éléments sensiblement éloignés de la thèse présentée quand il s'agissait de désamorcer la crise. Des zones d'ombre persistent sur les points forts (la balle meurtrière, les témoignages «concordants») de la thèse privilégiée, depuis le début, par le parquet – en minorant d'autres pistes, dont celle d'un commando patronal... La mort du syndicaliste, membre de la CGT Guadeloupe et du LKP, conserve pourtant une forte charge symbolique. Dès le 26 février 2009, le militant donnait son nom de baptême à l'accord sur la revalorisation des salaires signé par les organisations syndicales et une partie du patronat local. Un accord qui conditionnait la fin de la grève générale et de ce mouvement d'une ampleur sans précédent: l'«Accord Jacques Bino».

La nuit de sa mort, Jacques Bino assiste d'abord à un meeting du LKP (Collectif contre l'exploitation outrancière) à Pointe-à-Pitre. Au volant de sa Fiat Punto, il décide ensuite de rentrer chez lui en passant par la cité Henri IV, qu'il connaît bien, afin de contourner les barrages mis en place un peu partout. Arrivé aux abords de ce quartier populaire, il aperçoit une barricade et entreprend de faire demi-tour. Ces faits sont corroborés par le témoignage d'un ami de Jacques Bino, présent à son côté dans la voiture.

Deux coups de feu sont alors tirés en direction du véhicule, dans un secteur plongé dans l'obscurité. Les témoignages concordent pour établir que le tireur est posté près du barrage et à une centaine de mètres de la voiture. Jacques Bino, 48 ans, est mortellement atteint d'une balle à ailettes d'un type très spécial – une «brenneke» ordinairement destinée à la chasse au «gros gibier». Ce fait est aussi établi: le projectile a traversé le corps du syndicaliste de part en part, selon l'expertise balistique, et les enquêteurs ont retrouvé la balle correspondante dans ses vêtements. Aux abords du barrage d'où le coup de feu est parti, ils ont saisi «un étui calibre 12 de marque FOB avec l'inscription “gros gibiers original brenneke”», selon le dossier judiciaire.

Exit l'hypothèse d'un commando patronal intervenant ce soir-là ?


Cette deuxième affaire de blessure par balle, révélée par RFO Guadeloupe quelques semaines plus tard, n'a pas davantage ébranlé la piste privilégiée par l'enquête sur la mort de Jacques Bino. Autre étrangeté: RFO a expliqué comment la première plainte déposée par Jimmy Lautric, à l'hôpital, avait été «déchirée» par des policiers (au motif que leur SRPJ n'était habilité à enquêter que sur l'affaire Bino). Le jeune homme a ensuite pu déposer plainte avec, on le verra, des suites pas forcément convaincantes.

Exit l'hypothèse d'un commando patronal intervenant ce soir-là dans la cité Henri IV ?
Elle avait été publiquement pointée avant le drame, le 12 février 2009, par le porte-parole du LKP, Elie Domota citant deux membres du patronat local: «Willy Angèle et Madame Koury ont déjà fait une annonce, disant qu'ils inviteraient les leurs à prendre leurs dispositions, avait-il déclaré, en créole, sur le plateau de la chaîne Canal 10. Nous savons qu'ils prennent des dispositions, pour tirer sur des gens. Ils ont monté un commando, une milice armée. Ils payent ces jeunes gars 200 euros, avec pour ordre de tirer si les manifestants viennent manifester dans leur magasin. C'est très clair: si une personne est blessée, un membre du LKP, un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts.»

Entre ces deux affaires criminelles, Jacques Bino et Jimmy Lautric, les rapprochements restent tentants. «Comment ne pas faire de liaison entre ces deux événements? déclare aujourd'hui Elie Domota à Mediapart. A ma connaissance, il n'y a pas eu d'autres blessures par balles pendant toute la durée du mouvement...» Au fait, le projectile ayant blessé Jimmy Lautric était-il une balle «brenneke»? Impossible à dire: ce projectile n'a pas été retrouvé; le vêtement perforé du jeune homme a été perdu, lui, ce qui n'a permis de procéder aux analyses habituelles (diamètre du trou, traces de poudre). A ce jour, selon le parquet, le tireur n'a pas davantage été identifié.

 «Pourquoi le procureur a-t-il choisi d'emblée de dissocier l'enquête sur Bino et celle sur Lautric, alors que les similitudes sont plus que troublantes: deux personnes blessées, dans un cas mortellement, par des balles de gros calibre, probablement des brennekes, dans un même périmètre et quasiment dans le même temps?», a questionné le blog d'information local Chien Créole. Tout en reconnaissant «des éléments de connexité entre les deux dossiers», le représentant du parquet a choisi d'en rester à une enquête préliminaire sur le dossier Lautric. Au final, cette enquête conduite par le ministère public a été versée au dossier d'instruction du juge chargé de l'affaire Bino afin, dit le procureur à Mediapart, d'éclairer «l'ambiance générale» qui pesait, cette nuit-là, sur les lieux de la mort du syndicaliste


Sur l'esclavage, «les historiens exagèrent un petit peu les problèmes»


Une piste «politique», mettant en cause le LKP, semble avoir été explorée avec plus d'obstination. Il est question d'un SMS collectif reçu par de nombreux portables guadeloupéens, dont celui de Ruddy Alexis, le 17 février dans l'après-midi. Les enquêteurs se sont intéressés au fait que ce texto lui avait été transmis, entre autres destinataires, par Eric Nanette, président de l'association de quartier la Tyrolienne et proche du syndicat local CTU – deux organisations fréquentées par Ruddy Alexis.

Ce SMS largement diffusé reprenait des propos tenus par des «békés» dans un reportage diffusé quelques jours plus tôt sur Canal+ (Les derniers maîtres de la Martinique, dans lequel Alain Huygues-Despointes déclare: «Les historiens exagèrent un petit peu les problèmes. Ils parlent surtout des mauvais côtés de l'esclavage, mais il y a eu des bons côtés aussi»). Les enquêteurs ont visiblement cherché à vérifier si ce texto «politique» avait pu être interprété comme un appel au meurtre. Mais rien n'a permis d'étayer cette piste.

Reportage Canal «Les derniers maîtres de la Martinique»
 

L'hypothèse d'une «bavure» policière, elle, n'a pas résisté à l'examen des faits. Aucun témoignage ne va dans ce sens. Les policiers auditionnés ont indiqué que les munitions «gros gibier» avaient été retirés de la dotation policière par leur hiérarchie, au début de la grève générale, pour éviter tout dérapage catastophique. Un seul fonctionnaire a expliqué que des balles «brenneke» avaient été placées «en réserve dans nos véhicules, conditionnées dans leurs boîtes». Mais en certifiant: «Nous ne les avons pas utilisées.»

 Des zones d'ombre demeurent donc, treize mois après la mort de Jacques Bino, alors que le dossier d'instruction est dans sa dernière ligne droite (selon le parquet). On rappellera enfin que, deux jours après le drame, un «jeune» de la cité Henri IV avait été arrêté par la police. Patrice Prixam, étudiant en droit, était mis en cause par des témoignages anonymes et soupçonné d'être l'auteur du meurtre. Aucune arme n'avait été trouvée et l'étudiant avait protesté de son innocence. Le soir en question, par chance, il était en conversation MSN avec des amis, pour lesquels il commentait ce qu'il voyait de sa fenêtre. Ouf! L'expertise de son ordinateur a corroboré son alibi.

Deux points de vue assez différents, pour finir, sur l'impact qu'a eu la mort de Jacques Bino. Selon le procureur de Pointe-à-Pitre: «On ne peut que constater que cette mort a secoué profondément tout le monde. La semaine du 17 février, on était dans une ambiance insurrectionnelle. La mort de Jacques Bino, son enterrement (le 22 février 2009, en présence notamment de Olivier Besancenot, José Bové et Ségolène Royal), les arrestations... tout cela a constitué un virage évident.»

Selon Elie Domota, maintenant: «La mort de Jacques Bino a fait comprendre à tout le monde qu'il fallait arrêter de jouer.» Le porte-parole du LKP souligne qu'un accord avait été trouvé, le 8 février, et était sur le point d'être signé; mais que le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, Yves Jégo, avait quitté l'île précipitamment, le lendemain, pour se faire «recadrer» par Matignon. «Cela a ouvert une semaine d'incertitudes. On a compris, plus tard, que le Medef local ne voulait pas d'accord», ajoute Elie Domota. «C'est dans ce climat que Jacques Bino a été tué (...). Avec le recul, on peut dire que la négociation n'a été vraiment sérieuse qu'à la suite de la mort de Jacques Bino.» Avant d'égrener la liste des mouvements sociaux d'ampleur en Guadeloupe qui, «à chaque fois» (1910, 1925, 1952, 1967 et 2009), ont connu «des morts d'hommes». . 

Source : http://www.mediapart.fr/journal/france/300310/guadeloupe-qui-tue-le-syndicaliste-jacques-bino

Publié dans Répression

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