GDF - Le cours du gaz s'éffondre... les factures explosent; Albert Frère est content de son monopole !

Publié le par Carland

Le rituel est désormais bien établi. Un mois avant l'annonce officielle d'une nouvelle hausse des tarifs du gaz, des fuites anonymes sont opportunément organisées dans la presse pour préparer les esprits. Vendredi, il a donc été annoncé, alors même que GDF-Suez n'a pas encore déposé de demande officielle de révision des tarifs auprès de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), que les prix du gaz allaient à nouveau augmenter à partir du 1er juillet, de l'ordre de 4 à 5%.

En avril, GDF-Suez avait déjà augmenté la facture de 9,6% pour ses 11 millions de clients, portant le prix à 5,7 centimes le kilowattheure, soit 50% de plus qu'il y a six ans. Les tarifs régulés de fait n'existent plus : les Français paient leur gaz au même prix que les Allemands, selon Eurostat (16,35 euros le gigajoule en Allemagne contre 16,20 en France contre une moyenne européenne de 14,64). Si la nouvelle hausse est appliquée en juillet, l'augmentation représentera 20% en deux ans. Et elle sera décidée : elle est déjà présentée comme inéluctable.

Le marché, n'est-ce-pas... Eh bien  justement non, impossible cette fois d' invoquer le marché. Depuis dix-huit mois, le marché mondial gazier connaît un véritable krach. Les prix spot se sont effondrés, passant de 13 dollars le million de BTU (British thermal unit, unité de référence sur le marché gazier) à 4 dollars à peine sur le marché américain. En Europe, au terminal de Zeebrugge, place pivot du marché gazier européen, les cours ont fondu de 70%. Les surproductions déstabilisent le marché, qui, selon les pays producteurs, ne devrait pas retrouver un équilibre avant 2013.

A l'origine de cette chute spectaculaire, il y a bien sûr le ralentissement économique qui a entraîné une baisse de la demande. Mais ce n'est qu'une raison subalterne. La principale cause en est une révolution technologique majeure dans l'exploitation gazière, porteuse de ruptures aussi bien économiques que géopolitiques.

Jusqu'alors, le gaz était lié au pétrole. Les pays producteurs étaient les mêmes, les modes d'exploitation comparables, et son prix directement aligné sur celui du baril. Les techniques de gaz naturel liquéfié (GNL), largement mis en œuvre à partir des années 1990, ont juste permis de sortir d'un marché régional (dépendant des gazoducs) pour lui donner une dimension un peu plus mondiale. Mais la donne restait la même: comme le pétrole, le gaz était promis à devenir une énergie rare et chère.

Une révolution technologique venue des Etats-Unis

Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Des gisements de gaz dit non conventionnel, récupéré à partir de schistes, sont en train d'être mis en exploitation partout dans le monde. Les spécialistes connaissaient depuis longtemps l'existence de ce gaz. Mais c'est l'apparition de nouvelles techniques de forage horizontal, permettant de faire éclater des roches et de libérer le gaz contenu, qui en a rendu possible une exploitation rentable.

Cette révolution est partie des Etats-Unis. De petites sociétés se sont lancées dans la récupération de ce gaz non conventionnel à partir de 2005. Aujourd'hui, elles sont en pleine expansion. En 2009, les Etats-Unis sont devenus, selon l'Agence internationale de l'énergie, le premier producteur de gaz mondial avec 624 milliards de mètres cubes produits devant la Russie (582 milliards de mètres cubes). Le gaz non conventionnel représente 12% de sa production, à terme elle pourrait atteindre 60%. Les importations de GNL ont chuté de 22 à 8 milliards de mètres cubes entre 2007 et 2008. D'importateur net, les Etats-Unis devraient devenir auto-suffisants voire exportateurs dans les dix prochaines années.

Les majors pétrolières, qui ont manqué cette révolution, se précipitent maintenant pour racheter les petits producteurs alternatifs et acquérir leur savoir-faire. En un an à peine, elles ont dépensé 53 milliards de dollars dans le rachat de leurs nouveaux concurrents. Parallèlement, elles lancent l'exploitation de nouveaux gisements aux Etats-Unis mais aussi dans le reste du monde. Car chaque jour, de nouvelles réserves apparaissent, en Chine, en Afrique mais aussi en Europe. Selon les dernières estimations de l'AIE, les réserves européennes de gaz non conventionnel pourraient s'établir à 14.000 milliards de mètres cubes. Pologne, Allemagne, Suède détiendraient les plus riches potentiels. Mais il en existe aussi en France. Total vient d'obtenir un permis de recherche de cinq ans pour une zone allant du sud de Valence au nord de Montpellier.

Toute la carte gazière s'en trouve bouleversée. Les pays producteurs de gaz (Qatar, Venezuela, Russie, Algérie), moins nombreux encore que ceux du pétrole, sont en train de perdre leur monopole. Tous les groupes qui avaient parié sur la rareté du gaz se trouvent pris à contre-pied. Suez n'est pas le dernier: il a massivement investi ces dernières années dans le développement du GNL et d'immenses terminaux d'importation, notamment aux Etats-Unis. Toute sa stratégie pour devenir un des grands acteurs de l'oligopole mondial gazier est anéantie. L'évolution de son cours de Bourse depuis la fusion avec GDF – le cours a perdu 43% de sa valeur depuis juillet 2008 – en porte la trace: la baisse ne reflète pas seulement le contexte économique mais aussi les interrogations sur la pertinence de son modèle et de ses choix.

Une formule sans référence au prix du gaz

Dans quelle mesure le groupe n'est-il pas en train de profiter de sa clientèle nationale captive pour compenser partiellement la perte de rentabilité liée à des choix internationaux malheureux ? La question affleure à la vue des prix du gaz en France qui ne reflètent pas, même partiellement, les changements qui se passent sur le marché gazier.

«Les prix du gaz sont calculés d'après une formule qui a été approuvée par la CRE», explique-t-on chez GDF Suez. Les défauts de cette formule sont connus depuis longtemps. L'indexation est faite à partir d'un panier de produits pétroliers, cotés à Rotterdam et de la variation entre le dollar et l'euro. Mais curieusement, il n'y a aucune référence aux prix sur le marché gazier. Cette absence serait en quelque sorte imposée par les pays producteurs, ceux alignant les indexations de leurs contrats long terme sur les prix du pétrole. Le cours du pétrole a certes doublé depuis son plus bas de 32 dollars le baril en 2009. Néanmoins, le Brent, qui sert de référence à la révision, après avoir augmenté en avril et monté jusqu'à 85 dollars et redescendu à 72 dollars le baril. Depuis le 1er janvier, il a perdu 6%. 

 Selon Gaz de France, 80% de ses approvisionnements sont assurés par le biais de ces contrats long terme (20 à 30 ans). Ce qui lui donne une marge de manœuvre tarifaire quasi nulle. Pour le groupe, c'est le prix à payer pour assurer la sécurité des approvisionnements. Mais la rigidité est relative. Les contrats dits «take or pay» prévoient des volumes minimum et maximum d'exportation entre le producteur et le groupe acheteur. En ce moment, les acheteurs ne semblent pas se priver d'utiliser ces possibilités. «Les  consommateurs préfèrent acheter le volume minimum stipulé dans les contrats et acquérir le reste sur le marché spot», expliquait récemment Ali Hached, conseiller du ministre algérien de l'énergie et des mines, présenté comme le futur président de la Sonatrach.

Surtout les pays producteurs ont compris que le rapport de force leur est désormais défavorable. Lors de leurs dernières réunions à Oran, au Qatar, tous ont souligné les dangers qui pesaient sur les contrats long terme, indispensables selon eux pour réguler les prix et la production, s'ils ne révisaient pas leur politique de prix. Sans le dire, tous savent que l'alignement entre le gaz et le pétrole est condamné. Ils sont en train de réviser leur politique de prix. Le norvégien Statoil a entamé des négociations avec ses clients pour envisager d'autres formules d'indexation, plus proches du marché. Selon une étude du Cambridge Energy Research, le russe Gazprom aurait accepté d'indexer une partie de ses livraisons sur les prix spot. Et GDF-Suez ne profiterait pas de cela ?

Monopole privé

Même si les autorités publiques se gardent de faire beaucoup de publicité sur ce qui se passe sur le marché gazier, la déconnexion totale entre les prix de marché et les prix appliqués en France ne pourra guère se justifier pendant encore très longtemps. Pour tenter de déminer le terrain, la Commission de régulation de l'énergie a entrepris de faire un audit chez GDF-Suez pour examiner la formation des tarifs.

Mais pourquoi se cantonner à cela ? Gaz de France n'est plus un service public. Le marché de l'énergie est normalement totalement libéralisé en France et les tarifs régulés gaziers ont de fait disparu. La concurrence devrait normalement jouer à plein. Les consommateurs devraient crouler sous les offres de distributeurs alternatifs, profitant des prix spot très bas, pour s'attirer une nouvelle clientèle. Si tel était le cas, GDF-Suez se reposerait sans doute la question de l'application stricte de sa formule magique de révision des prix.

Mais là, rien de tel. Les autres grands groupes gaziers (Eni, E.ON) ne se précipitent pas pour porter la concurrence en France, aucun d'entre eux n'ayant sans doute intérêt à déstabiliser le marché gazier européen et à fragiliser des rentes de situation condamnées à terme. Quant aux petits acteurs, ils sont plus prompts à quémander leur part du nucléaire français qu'à devenir de vrais acteurs dans la distribution de l'énergie. Gaz de France continue donc de prospérer sur une clientèle captive.

Cette absence de concurrence montre un dysfonctionnement majeur sur le marché gazier français. Pourtant cela n'a pas l'air de déranger outre mesure la CRE, par ailleurs si attentive à s'attaquer au marché de l'électricité. Faut-il comprendre qu'un monopole n'est insupportable que quand il est public ? Que la libéralisation de l'énergie ne peut rimer qu'avec hausse des prix, comme le préconise Philippe de Ladoucette, le si libéral président de la CRE, dès qu'il parle de l'électricité ? Les interventions de la CRE, en tout cas, ne semblent pas être de nature à ébranler en France le puissant oligopole privé européen, qui s'est formé à l'occasion de la libéralisation de l'énergie. Si aucune véritable concurrence n'émerge, il faudra peut-être envisager d'autres solutions, recréer des régies municipales de distribution de gaz comme avant-guerre par exemple. Un consortium de communes s'est récemment formé dans la région parisienne pour acheter en gros sur les marchés le gaz destiné à leurs chaufferies.

Source : http://www.mediapart.fr/journal/economie/290510/gaz-ces-baisses-dont-les-francais-ne-profitent-pas

Publié dans Economie

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