Chroniques de la révolution tunisienne (par Alma Allende) partie 2 / 2

Publié le par Carland

Onzième jour du peuple tunisien : Pour la dignité

Tunis, le 24 janvier 2011

Le pays inconnu, celui qui a fait la révolution, qui a sacrifié 120 vies dans les protestations, n'est pas dans l'Avenue Bourguiba, où les intellectuels fêtent une révolution qui les bénéficient et dont ils se retirent, mais bien dans la Quasba, en face du siège du Première ministre. Hier, des centaines de personnes ont dormi ici et maintenant, à midi, ils sont des milliers qui continuent crier « Nidal nidal hata iusqut el nitham », « Al yaum al-yaum tusqut el-hukuma » (« Lutter, lutter jusqu'à en finir avec le régime! »; « Aujourd'hui, aujourd'hui, nous ferons tomber le gouvernement !»). Ils sont venus de toutes les régions du pays, certains ont marché pendant trois jours et beaucoup sont resté en chemin, sur les routes bloquées par la police. Ce sont des gens en chairs et en os, les pieds sur terre, érodés par le vent, colorés par le soleil. Ils luttent depuis plus d'un mois et ne cèdent pas, et rien n'indique qu'ils vont céder. Aujourd'hui, les choses s'éclaircissent. Ils sont francs, disciplinés, joyeux. Ce sont de purs barbares et ils sont ici pour empêcher que la capitale leur vole ou détourne leur révolution. Ils vont civiliser les civilisés; ils vont raffiner les raffinés.

La Quasba est belle avec ses inscriptions en arabe sur ses murs blancs; avec les draps et les coussins accumulés contre le mur, à côté de jeunes étendus qui se reposent de la fatigue, avec l'énorme pancarte qui déclare leur détermination à vaincre ou à mourir; avec les drapeaux ondoyants; avec les photos des martyrs nommés ministres de la nation; avec ses mille et un mots d'ordres inscrits à l'encre rouge sur des papiers collés au mur; avec les chorales de villageois dansant sans arrêt – avec leurs « kufiyas » noires et blanches sur la tête – pour exprimer avec leurs jambes et leurs bras leur douleur; et avec toute cette excitation impérative des jeunes réduits au silence pendant des années et qui veulent raconter leur histoire, entrelacée aujourd'hui avec celle du pays. Une révolution est nécessaire pour s'approprier mentalement de noms jusqu'ici dépourvus de matière et électriser la géographie: ici se trouvent Regueb, Kasserine, Sidi Bouzid, Thala, Jendouba, Kef, Tozeur. « Nous sommes les révolutionnaires et nous n'avons pas encore terminé ». C'est à peine croyable de penser que ces hommes et ces femmes méprisés, avec un volcan de rage à l'intérieur, sont dans la rue depuis des jours et des jours dans un pays incontrôlé, avec une police désarmée, et ils n'ont causé aucun désordre, brûlé aucune voiture, lynché aucun oppresseur. « Où sont les terroristes? » proclame un jeune de Regueb, « Nous travaillons et en même temps nous faisons la révolution ».

Il y a toujours quelque chose de naïf dans le mot « démocratie » quand c'est un bourgeois qui le prononce et qui ne se demande pas d'où vient sa richesse ni sur quelle misère s'appuie sa liberté. Mais il y a quelque chose d'énorme, de grandiose, de très sérieux, d'émouvant et qui fait frissoner quand ce mot est crié rageusement par des jeunes qui vivent au ras du sol. Il n'y a rien d'étrange à qu'ils soient pauvres et ne soient pas automatiquement communistes, ce qui est étrange c'est qu'ils soient pauvres et qu'ils ne demande ni un bon roi, ni l'intervention de Dieu. C'est cela que voudraient nos médias occidentaux et nos gouvernements colonisateurs; c'est cela ce qu'espéraient les sociologues et les mysanthropes. Mais voici que ces barbares illuminés, dont certains n'ont même pas de papiers d'identité, se présentent dans la capitale, à pied ou dans des camionettes ouvertes, et exigent la « démocratie ». Dans un processus qui rappelle beaucoup les premières années de la Révolution bolivarienne au Venezuela, ils ont la bouche pleine de « formes » qui exigent un contenu, qui ne sont pas compatibles avec un quelconque mode de gestion néolibérale de l'économie, qui heurte frontalement l'hypocrisie de nos institutions européennes: démocratie, constitution, gouvernement du peuple, dignité.

Dignité, dignité, dignité (karama, karama, karama), cela revient à dire travail, hôpital, culture, pouvoir de décision, parole publique, respect de ses propres créations. Ils n'ont pas risqué leurs vies pour que les nantis de la capitale aient libre accès à Youtube ou puissent faire de l'art d'avant-garde. « Ne nous volez pas notre révolution » dit une inscription sur la Place Ibn Khaldun; ils savent très bien que leur chance est à saisir. Ils ont tardé 23 ans – 54 – à se mobiliser et connaissent les risques d'accepter une trève avant d'atteindre leurs objectifs. « C'est comme faire du vélo », rappellait cet après midi Mohamed en citant Che Guevara: « Si tu arrêtes de pédaler, tu tombes »

Aujourd'hui je pourrais raconter l'histoire de Mohamed Ayouni, en grève de la faim depuis le 14 janvier; ou celle de Imed, qui comme tant d'autres émigrés est revenu de France pour se joindre à la révolution; ou de Aisar, sans emploi depuis 2005 par interdiction policière; ou celle de Kamel, 18 ans et sans-papiers dans son propre pays; ou celle de Riad, que le gouverneur de Gafsa a déclaré invalide pour l'empêcher d'obtenir un emploi; ou celle de Hossni, dont le frère est mort, brûlé, dans la prison de Monastir. Mais non. Je vais me limiter à traduire quelques slogans écrits sur les petits papiers collés au mur, sous le Ministère des Finances; à reproduire le discours de Sami, chômeur de 26 ans, leader naturel, d'intelligence prodigieuse.

Voici les slogans:

Nous sommes majeurs d'âge, nous pouvons choisir notre gouvernement

Les martyrs de Kasserine ont libéré Tunis

Peuple, liberté, dignité nationale

Merci Bouazizi, tu nous a rappellé que nous avions une dignité

La Révolution à commencé à Redeyev en 2008 (les révoltes du bassin minier)

Révolution de la dignité; révolution des jeunes

Assemblée Constituante

Le dictateur est tombé mais la dictature est restée

Voici le discours de Sami:

« Nous faisons la révolution contre tous les symboles politiques du régime dictatorial. Ne nous dites pas, non, ne nous dites pas qu'il faut éviter un vide du pouvoir, que vous tentez de nous conduire peu à peu à la démocratie sans traumatismes ni violences. Je suis de Sidi Bouzid et dans tous les villages du département les gens sont tout le temps dans la rue, en manifestation permanente, et il n'y a eu aucun problème. Nous sommes venus de tous les coins de la Tunisie, par milliers, et il n'y avait aucun désordre. Les désordres, c'est la police qui les a provoqués. Nous sommes civilisés. Nous n'accepterons aucun compromis. C'est une question de légitimité et de confiance. Ghannouchi et les siens, y compris les membres des partis Ettajdid et le PDP, n'ont pas de légitimité pour nous gouverner. Nous n'avons pas confiance en eux.

Ceci est la révolution de l'honnêteté et de la dignité. C'est notre révolution. Nous voulons une démocratie réelle, non la fausse et hypocrite démocratie des européens qui veulent nous donner des leçons et soutiennent des dictateurs. Nous n'admettrons pas que quiconque tire à son propre profit notre révolution, ni qu'on la vole au profits d'autres. Es-ce qu'un parti nous représente? Voilà justement le problème: nous qui avons fait la révolution à Sidi Bouzid nous ne sommes pas représentés dans le gouvernement. Nous sommes des hommes et des femmes mûrs, conscients, nous nous représentons nous mêmes.

Bien sûr, il faudra élaborer des projets avec un contenu social, mais ce que nous voulons tout de suite, afin de pouvoir précisément les élaborer et les appliquer, c'est un gouvernement d'union nationale, indépendant, souverain et une Assemblée constituante qui permette à toutes les voix de s'exprimer, d'élaborer les programmes, de discuter des solutions. Nous ne sommes pas comme les Occidentaux nous imaginent. Ne vous trompez pas, nous ne nous sommes pas soulevés à cause du chômage, nous nous sommes soulevés en défense de notre dignité. Nous sommes bien éduqués, mais nous sommes pauvres. Nous voulons une veritable démocratie. Et c'est justement cela que l'UE, les Etats-Unis et Israël veulent empêcher, non seulement en Tunisie, mais aussi dans tout le monde arabe, où les Ben Ali règnent encore. »

Douzième jour du peuple tunisien : La lutte des classes

Tunis, le 25 janvier 2011

Après une semaine d'unanimité festive et libertaire, une ligne de classe commence à diviser la société tunisienne. Il s'agit d'une division territoriale – qui commence à séparer l'Avenue Bourguiba de la Quasba – et c'est aussi une division cybernétique, dans laquelle les mêmes qui utilisaient Facebook pour attiser la révolution appellent aujourd'hui au calme, au rétablissement de l'ordre et à la mise au pas du prolétariat insurgé. On perçoit une contraction inquiétante. Hamida Ben Romdhane, directeur du journal « La Press » qui, le 13 janvier décrivait encore avec éloges les ultimes mesures de Ben Ali, publiait le 20 janvier en « Une » les bijoux confisqués à la famille Trabelsi et encensait le digne peuple tunisien pour sa révolution. Aujourd'hui, le 25 janvier, « La Press » recule à nouveau et dans divers articles condamne les grèves sectorielles organisées par l'UGTT et se demande si l'on n'est pas en train d'aller trop loin.

En même temps nous parviennent des nouvelles sur des attaques contre les locaux syndicaux à Gafsa, à Kef et à Mahdia. On reçoit sur nos téléphones mobiles des messages nous invitant à soutenir Mohamed Ghannouchi et à s'opposer aux protestations. Et une première manifestation pro-gouvernementale, avec des slogans anti-grèves et en faveur d'un processus mis sous tutelle, s'affronte vers 17 heures dans l'Avenue Bourguiba à un groupe qui réclame la dissolution du gouvernement provisoire. Le discours inespéré donné hier à la Quasba par le général Rachid Ammar, héros militaire qui a refusé les ordres du dictateur mais que l'on soupçonne d'être directement lié aux Etats-Unis, donne toute la mesure d'une involution rapide qui se reflète dans cet espace de liberté ouvert ou consentit par l'exécutif en fonction. On reparle à nouveau de censure, d'opacité, de contrôle discret sur les jeunes et les opposants.

Le conflit est déjà, de facto, un conflit de classes.

Un type visqueux, avec une petite moustache de « rcdétiste », commente sur l'Avenue Bourguiba le passage de la manifestation conservatrice:

- Seul ce gouvernement peut nous conduire à la démocratie. Il faut les laisser travailler et nous mettre nous aussi au travail.On empêche le développement du pays et cela ne peut conduire qu'à la catastrophe.

Il dit s'appeller Mohamed – Mohamed! - et il est ingénieur, travaille pour une entreprise privée et emmène ses enfants à une école, également, privée, mais sans activités à cause de la grève des instituteurs.

Dans la Quasba, entretemps, Hayder Allagui, jeune chômeur de 22 ans qui a vu mourir trois de ses meilleurs amis à Kasserine sous les balles de francs-tireurs, se plaint avec une rage mal contenue;

- Pourquoi les Tunisois (les habitants de la capitale) sont en train de prendre leur café et ne s'unissent pas à nous?

- Ne dit pas cela – répond une femme d'âge moyen -. Ce n'est pas vrai. N'as-tu pas vu qu'ils se solidarisent et nous apportent à manger?

- Mais ce sont seulement les femmes. Les hommes sont assis dans les cafés. Ils nous méprisent, ils nous ont toujours méprisés. Nous n'existons pas.

- Et pourtant Kasserine, Thala, Sidi Bouzid sont déjà des lieux mythiques, le berceau de la révolution, ajoutons-nous

- Nous avons du sacrifier des centaines des nôtres pour qu'ils sachent où se trouvent nos villes et ensuite ils nous oublient à nouveau.

J'insiste sur l'image que j'ai donné hier. Les milliers de personnes qui occupent depuis deux jours la Quasba sont les barbares d'Ibn Khaldoun. Islamistes d'Ennahada, syndicalistes de gauche, jeunes chômeurs sans affiliation politique, fils du peuple et des quartiers sans avenir, ils sont unis par une conscience de classe commune, par les liens de la « asabiya », la solidarité organique qui se reflète dans leur obstination joyeuse et fière et dans une discipline insolite. Ils sont unis parce qu'ils s'opposent à ceux qui veulent continuer à gouverner sans eux. En 72 heures, ils ont dressé un petit camp de réfugiés bien organisé. Les « jaimas » se multiplient sur la place. Un espace a été réservé pour la cuisine, où ils reçoivent des baguettes de pain, des cartons de lait, des plats recouverts de serviettes à carreau qui sont ensuite distribués. Devant la porte du Ministère des Finances, sur le sol couvert de coussins et de couvertures, une groupe de mères robustes prépare des sandwiches. Dans un autre « jaima », au bord de la place, un homme doté d'une heureuse caligraphie, écrit sur des feuilles de papier les slogans qui lui dictent ceux qui veulent laisser leur trace de liberté sur les murs. La Quasba est probablement le lieu le plus propre de Tunis, ou sans doute le seul véritablement propre: des équipes de jeunes balayent et ramassent les déchets dans des sacs en plastique. « Nous sommes libres et responsables », dit un graffiti sur un mur. Tous les jours de nouveaux graffiti apparaissent sur les façades des édifices. Il y en a un très beau qui dit en arabe: « Peuple, l'histoire prend seulement naissance sous tes pieds si tu continues à marcher ». Et un autre, qui n'était pas là hier, crie dans un espagnol sans erreur: « Hasta la victoria ». Sur la porte du Premier ministre, on a accroché une grande pancarte: « Ministère du Peuple ». Et ceux de Sidi Bouzid annoncent dans une autre: « On ne négocie pas avec le sang des martyrs ». Les gens de Tataouine, quant à eux, ont écrit sur un calicot: « Il n'y a pas d'autre sharia que le peuple ».

Quel gouvernement peut supporter d'avoir pendant des jours et des jours deux ministères occupés sur l'esplanade où se concentrent la majeure partie des institutions de l'Etat, au début de la zone la plus touristique de la ville? Combient de temps supportera-t-il cette assemblée bigarée qui ne donne pas le moindre signe de fatigue?

- Ils nous ont laissé ici parce qu'ils pensaient que nous allions nous fatiguer en deux jours – dit Sélim. Et regarde, je me suis même guéri de la grippe. S'ils veulent nous voir partir, c'est très facile. Il suffit qu'ils partent avant nous.

Cette clarté commune qui se respire sur la place est extraordinnaire. Un groupe de jeunes de Metlaoui, tous au chômage, s'insurgent à nouveau contre notre prétention à les transformer en marionnettes de leur situation économique;

- D'abord la liberté et la démocratie, ensuite du travail

- Pour vivre, on a besoin de peu, nous pouvons partager – déclare Sadok Meki, agriculteur de 47 ans qui vient de Nabeul. Nous voulons un peu de pain et toute la liberté.

C'est, en tous les cas, impressionnant, cette Tunisie qui apparaît à découvert quand, comme le dit Sadok Meki, « on soulève le couvercle ». Munyid Allagui, blessé par balle au ventre le 10 janvier à Kasserine, 51 ans, père de 9 enfants, chômeur. Nabil, marié avec une dessinatrice qui raccomode des chaussures, tous deux au chômage. Nasri Yousef, diplômé, déjà 12 ans sans travail. Corruption, prison, torture, persécution, délation, surveillance, contrôle, humiliation, mépris... Alí Manzouri, jeune avocat de 32 ans qui, ensemble avec soixante neuf collègues, est venu de Kasserine pour soutenir le peuple et exhibe fièrement sa toge au milieu de la multitude, dit qu'il y a encore des centaines de prisonniers dont on ne sait pas s'ils sont encore en vie ou pas. Les prisons secrètes du régime sont encore à découvrir.

« Ils ne nous laissent ni prier, ni boire », disait hier l'impressionnant Fahim. « Pendant 55 ans la colère a bouilli en nous ». Cette explosion politique jubilatoire, qui nous rappelle une fois de plus tellement le Venezuela, n'est pas étonnante.

- Je suis heureux - dit Nabil. Pour la première fois dans ma vie je me sens un citoyen.

Les dangers, en tous les cas, sont énormes, et Sadok le voit bien: « On nous surveille à nouveau. Il y a beaucoup de forces intéressées à faire avorter la révolution: les étatsuniens, les « mukhabarat » (services secrets), les RCD qui nous gouvernent encore. Si nous perdons cette occasion, la répression sera terrible ».

La sensibilité est extrême et la rapidité des réflexes surprenante. De nombreux jeunes se promènent près des camions militaires, portant des pancartes où l'on condamne la visite de Jeffrey Feltman, le responsable de la diplomatie des Etats-Unis aux Proche Orient, qui a donné la Tunisie en exemple des « réformes ». « Non à l'intervention étrangère » exigent-ils.

Bernard Henri-Levy a écrit un article dans le journal italien « Il Corriere della sera », parlant d'une révolution postmoderne faite « non par des prolétaires, mais bien par des blogueurs et des internautes ». Qu'il vienne faire un tour par ici. C'est la lutte des classes. Et ce qui est extraordinnaire, et qui ferait reculer d'effroi Henri-Levy, ce qui met à nu l'hypocrisie criminelle des Etats-Unis, de l'UE et d'Israël, ce qui a peu de précédent dans l'histoire – et dans ce sens, oui, c'est « postnormal » - c'est que les « Damnés de la Terre » en Tunisie exigent à cors et à cris la « démocratie ». La démocratie! La seule chose que l'impérialisme ne peut pas leur permettre.

Mais qu'ils prennent garde aux Tunisiens qui prennent patience avec le peu qu'il leur suffit ou qui, comme les artistes réunis aujourd'hui dans un théâtre de la ville, veulent exclure Ennahada, qui s'identifie avec les modérés de l'AKP turc. Nous savons, malheureusement, qu'entre la démocratie et la vengeance, les puissances capitalistes n'ont jamais hésité.

Treizième jour du peuple tunisien: Tensions à la Quasba

Tunis, le 26 janvier 2011

Si tout aurait obéi à un plan, si 120 personnes auraient été tuées pour rajeunir un vieux pays afin de mieux l'inscrire dans un monde arabe sous la botte de Washington, s'il s'agissait de mieux garantir la continuité en introduisant quelques changements cosmétiques, alors il faut à tout prix ramener à l'ordre ceux que le vent de la révolte – toujours imprévisible – a rassemblé dans la Quasba.

Le passé revient avec une rapidité inquiétante. Sur sa première page, « La Presse » publie la photo de la minuscule manifestation pro-gouvernementale qui s'est déroulée hier sur l'Avenue Bourguiba. La même photo est publiée sur « As-Sabah » et « Le Quotidien », afin d'insinuer le désir général d'un retour à la normalité. La télévision, où aucune des principales figures de l'opposition n'est encore apparue (Ben Brik, Marzouki, Hama Hamami), offre des image en direct (« Tunis à dix heures du matin ») de rues grouillantes et paisibles, d'honnêtes citoyens vaquants à leurs occupations quotidiennes. Comme sous l'ancien régime; « kulu shai behi », tout va bien. Ainsi que le craignait le jeune chômeur Haydar Allagui, on ignore, on méprise, on fait taire la Quasba, qui est aujourd'hui en ébullition – du fait de cet isolement – avec une tension particulière. La fatigue est visible et affûte les nerfs. L'air festif et frondeur de ces derniers jours laisse place à une atmosphère de menace qui se prolonge toute la journée. On joue avec les manfiestants. Il s'agit clairement de les faire douter du succès de leur entreprise et de les couper du reste des citadins. Il s'agit aussi de les séparer du reste de la Tunisie, puisque d'autres éléments tentent, inutilement, de rejoindre la capitale et sont retenus sur les routes.

Vers 9h30 du matin, en effet, un groupe de provocateurs qui monte par la rue Bab Bnat est accueilli par une brève averse de pierres. La police intervient en tirant en tir tendu des bombes lacrymogènes qui font quatre blessés. Comme le dénonce quelques heures plus tard un communiqué de l'association des avocats, les nuages de gaz ont également pénétrés dans le Palais de justice afin d'y provoquer la peur et la panique. Le chaos règne pendant une heure, face à la passivité de l'armée, et lorsque les nuées de la charge policère se retirent, les occupants de la Quasba vibrent dans un état de tension vigilante. Des dizaines de rumeurs naissent et circulent dans toute la place. On dit qu'on a bloqué l'arrivée des aliments, que des agents du RCD offrent 600 dinars aux jeunes pour qu'ils retournent chez eux, qu'on veut les acheter avec un peu de bière. Un début de rixe à l'entrée de la rue Bab Bnat est étouffé par l'intervention de quelques compagnons qui appellent à l'unité.

- Il y a une conspiration pour nous diviser – dit un homme de Tataouine avec énergie. Ils veulent que nous nous battions les uns contre les autres et provoquer la méfiance entre l'armée et le peuple.

Cette crainte de la conspiration se répète dans tous les groupes. Aisa, employé de l'hôpital, nous confirme le nombre de blessés et proclame son soutien aux protestations. Il est communiste; enfant, son père leur racontait souvent la vie de Che Guevara et son frère s'appelle, en effet, Che. Il gagne 400 dinars par mois (200 euros) tandis que les médecins donnent des consultations privées dans les institutions publiques à raison de 60 dinars par patient.

A la porte de l'hôpital, on a rassemblé, bien ordonnés, les sacs poubelles. Zied, Mufada, technicien en réparation de frigorifiques venant de Mahdia, balaye énergiquement le sable et les mégots sur le sol: « propreté et liberté », dit-il avec une ingénuité sérieuse. Il me montre les sacs de déchets et me raconte qu'il a demandé, en vain, à plusieurs reprise un camion pour les emporter. Il est convaincu que le blocus sera long.

- Nous ne pouvons pas perdre. Si nous perdons, nous perdons tout. Maintenant, ils savent qui nous sommes et si nous rentrons à la maison, ils iront nous chercher un par un. Pourquoi ne cèdent-ils pas? Démissionnez! Vous voulez de l'argent. Prenez tout, nous n'en avons pas besoin. Prenez l'argent et laissez nous seuls. Prenez l'argent et laissez nous nous gouverner nous-mêmes!

- Il poursuit en faisant un appel aux peuples du monde: « Venez, s'il vous plaît, nous aider. Nous voulons seulement la liberté ».

Aux photos des martyrs et aux slogans rédigés dans la « coordination de la propagande populaire » collés sur les murs s'ajoutent aujourd'hui des inscriptions qui dénoncent l'hypocrisie des médias.

A 15 heures, nous allons à La Médina pour manger un morceau. Nous cherchons un petit restaurant populaire qui me plaît beaucoup et le patron nous reçoit avec allégresse. Cela fait des années que je le connais superficiellement, c'est un quarantenaire large et un peu obèse, sympathique et énergique, toujours généreux. Mais aujourd'hui il se redéfinit brusquement à mes yeux. Il est nécessaire parfois que la politique s'en mêle pour clarifier les choses et obscurcir les regards. Ce n'est plus un quarantenaire large et pansu, sympathique et énergique, toujours généreux. C'est un représentant de sa classe et ses gestes – son aplomb, la proéminence de sa lèvre inférieure, sa manière de se balancer au rythme de son discours – expriment des intérêts très bas et très concrets.

- Les Egyptiens sont en train de nous faire une grande faveur. Maintenant ils arrêteront de faire attention à nous et nous pourrons récupérer le calme.

Nous lui demandons ce qu'il pense des gens du sud qui ont occupé la Quasba et qui protestent devant les ministères.

- Il faut les brûler tous, dit-il

Cette réponse ne luit paraît pas brutale, et s'il insiste ce n'est pas pour se justifier mais pour jouir de sa subtilité politique:

Ils ont tué La Médina, ils ont achevé le commerce. On ne peut pas le tolérer. Les Ben Ali et les Trabelsi étaient des voleurs, c'est vrai, et c'est bien qu'ils soient partis. Mais oui, si je préfère une démocratie à un tas de voleurs, je préfère un tas de voleurs au chaos.

Malheureusement, il y a beaucoup de monde qui pense comme lui, y compris certains qui se sont réjouis de la chute du dictateur, emportés par la contagion de l'enthousiasme révolutionnaire initial.

Pendant que nous mangions, l'excitation n'a pas cessé d'augmenter à la Quasba. De nouveaux groupes sont arrivés et les soldats qui protègent la porte du Ministère, écrasé contre le mur, ont dû tirer en l'air. Les chants et les slogans, qui éclatent encore de temps en temps, ont cédé la place à des harangues pour l'unité et à des petites assemblées un peu vociférantes. On discute sur la laïcité et la religion; on dénonce l'intervention des Etats-Unis et d'Israël; on méprise la France; on s'attaque à Ahmed Friaa, ministre de l'Intérieur nommé lors des derniers jours de Ben Ali et auquel on attribue 51 morts. Mais on est pas tranquiles. Pour la première fois dans la Quasba, l'un des orateurs improvisé refuse d'être photographié.

Un femme passe, au bras d'une autre qui pleure de manière inconsolable.

- Pourquoi pleure-t-elle? - demandons nous.

- Elle pleure pour la Tunisie – nous répond son amie.

Et elle pleure, elle pleure sans prêter attention aux paroles de réconfort de ceux qui l'entourent.

- A quoi nous a servi notre sacrifice? - dit-elle entre ses sanglots.

De retour à la maison, à 21h15, 45 minutes avant le couvre-feu, retardé aujourd'hui de deux heures, nous arrivent les nouvelles d'affrontements à la Quasba. Alarmés, nous appellons quelques personnes là-bas dont nous avons le numéro de téléphone. Après plusieurs échecs, nous parvenons à parler à l'une d'entre elles. Des éléments armés sont effectivement entrés dans la place, provoquant la panique, mais l'armée est parvenue à contrôler la situation. Le calme a été rétabli.

Une fois de plus, comme lors des premiers jours, il s'agit de ressouder la continuité entre la capitale et les régions de l'intérieur, où les grèves et les manifestations continuent et où les Conseils de Défense de la Révolution réclament une reconnaissance officielle. Entretemps, le remaniement ministériel est à nouveau reporté. Il y a sans aucun doute des pressions des Etats-Unis pour imposer une solution de compromis et les négociations sont intenses. Ce qui est douteux, c'est que les barbares démocrates du ministère du Peuple à la Quasba vont se contenter de maigres allocations de chômage, d'un peu de subsides au développement et d'un ordre de recherche et de capture internationale contre le dictateur. Ce n'est pas qu'ils veulent plus, c'est qu'ils veulent autre chose, et cet autre chose, c'est justement ce que les gestionnaires du nouveau-ancien régime ne peuvent leur donner.

La moindre petite provocation peut, en ce moment, déchaîner une tragédie.

Source : http://www.npa2009.org/content/chroniques-de-la-r%C3%A9volution-tunisienne-par-alma-allende

Publié dans Société

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