Rue 89 au poste : encore une dérive du pouvoir Sarkosyste

Publié le par Carland

Gaffe, journalistes, la Brigade de répression de la délinquance contre le président de la République veille. Ou plus exactement la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) qui, le 1er avril, convoquera deux journalistes de Rue89, ainsi que l’a annoncé le site web mardi soir.
La vidéo qui fache
Le crime commis par Rue89 est de ceux que la presse pratique tous les jours  : la retranscription de propos « off » de Nicolas Sarkozy. Sauf que, là, il y a une vidéo. Celle des 7 minutes 40 enregistrées dans le studio de France 3 précédant l’interview du président de la République le 30 juin 2008. La convocation des deux journalistes de Rue89, le dénicheur du film, Augustin Scalbert, et le directeur de la publication, Pierre Haski, est la conséquence d’une plainte déposée une semaine après le délit par la chaîne publique pour « vol, recel et contrefaçon ».

« On y va, bien sûr, indique Pierre Haski à Libération, ils vont certainement nous demander d’identifier nos sources  ; évidemment, on ne dira rien. » Pourtant, il n’y a pas grand-chose dans cette fameuse vidéo, vue 2,5 millions de fois depuis le 30 juin. « Ce n’est pas le document le plus explosif de la Ve République, souligne Pierre Haski, mais on apporte quelques touches au portrait que Nicolas Sarkozy dresse de lui-même. » C’est-à-dire un président fumasse de n’avoir pas été salué par un technicien. Fumasse aussi d’avoir, ce même jour, été accueilli à France Télévisions par des salariés manifestant pour la télévision publique mise à mal par sa décision de supprimer la publicité. Et un président à tu et à toi avec les journalistes, ironisant sur le « placard » où séjourna un temps Gérard Leclerc. « On est dans le droit à l’info, explique Pierre Haski, c’était parfaitement légitime de montrer cette vidéo. »

Mais voilà, les coulisses de cette interview ont été le cadre d’une sacrée algarade – pas filmée celle-là – entre Nicolas Sarkozy et le président de France Télévisions, Patrick de Carolis. Elle est racontée dans le détail dans l’Enfant terrible, un livre écrit par Patrice Machuret, journaliste à France 3. Pendant l’interview, Sarkozy s’en prend à France Télévisions, dont les programmes, juge-t-il, ressemblent trop à ceux des chaînes privées. En coulisse, Carolis fait des bonds. Dès la fin de l’entretien, il saute sur Sarkozy  : « Tu exagères, tu ne peux pas dire qu’on fait la même chose que le privé. » Le ton monte. Sarkozy  : « Je me suis déjà fait insulter en arrivant, je ne vais pas me faire insulter en partant. » La baston se poursuit dans une loge de maquillage.

La vidéo diffusée par Rue89 ne pouvait tomber dans un contexte plus épineux. France 3 somme le site de révéler le nom de sa source puis diligente une enquête interne, avant de porter plainte, le 8 juillet. A la mi-juillet, sur Rue89, Pierre Haski raconte avoir rencontré un conseiller de l’Elysée dont il tait le nom. « Il a fallu insister pour qu’ils portent plainte », confie l’imprudent à Pierre Haski.

En septembre, Rue89 reçoit une injonction judiciaire de communiquer l’adresse IP de celui qui a posté la vidéo sur son site. Et y consent sans peine  : c’est celle de son propre webmaster… Selon nos informations, à l’automne, la ­police convoque des techniciens de France 3. On leur montre des bandes de vidéosurveillance tournées à France Télévisions en leur demandant d’identifier les personnes filmées.

Car Rue89 ne sera pas seul ce 1 er avril dans les locaux de la BRDP  : deux journalistes de France 3 sont également convoqués. Tous deux élus du SNJ-CGT, et pour son secrétaire général, Jean-François Téaldi, l’affaire est entendue  : « Il y a une dérive autoritariste contre la liberté de la presse. » A la Société des journalistes de la Trois aussi, on s’insurge  : « Cette promptitude servile de France Télévisions à jeter en pâture ses salariés fait froid dans le dos. » Car, dans la ­rédaction, on se demande si l’enquête interne n’a pas servi à la police. « Il n’y a eu aucune communication de l’enquête interne à la police, affirme la direction de France 3. D’ailleurs, si l’enquête a révélé de fortes présomptions sur des complicités intérieures, elle n’a pas dégagé de noms. » « Il faudrait que France 3 retire sa plainte, conclut Serge Cimino, du SNJ, et qu’elle se rende compte que, symboliquement, elle se fait du mal à elle-même. »
Paru dans Libération du 26 mars 2009

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