10 ans.

Publié le par Carland

Et on est vachement indignés. Et on en appelle à la conscience citoyenne. Voir même aux sacro-saintes valeurs de la République. Et on s'indigne derechef. Et que les institutions elles sont bafouées. Et que la démocratie elle est pas respectée. République. Démocratie. Citoyens. Indignation.
Branlette.
Onanisme que tout cela. Bonne conscience de la gentille gogoche avec ses gentils citoyens indignés qui expriment à quel point ils sont tout fâchés parce que la gentille démocratie elle est pas du tout respectée et que ça heurte de plein fouet leurs valeurs de lecteurs de Télérama.
Et le gentil citoyen de gôche tout indigné, il va faire de la pédagogie pour expliquer les les valeurs de la République blablabla et que l'indignation nécessaire blablabla. De la pédagogie. Le monde envisagé comme une salle de classe. Comme si en face on avait des élèves obligés d'écouter, et pas des gens normaux. Qui n'en ont rien à branler de la pédagogie et des discussions envisagées comme des séminaires de formation. Et qui ont bien raison, parce que c'est chiant, la pédagogie. Vous avez envie de retourner à l'école, vous ? Vous voyez bien.

Variante : on va démonter l'idéologie néolibérale. Mais alors, la démonter de la cave au grenier, hein. Et on va même en faire un livre à 28 euros qui assurément sera un best-seller chez les bac+5 à forte conscience citoyenne ajoutée. 15 ans qu'on la démonte dans les moindres rouages, l'idéologie néolibérale, on finit même par se demander pourquoi elle ne s'est pas effondrée toute seule à force d'être démontée de partout. À croire qu'elle n'en a rien à foutre d'être démontée, tiens. Et qu'éventuellement le seul truc qui puisse un tant soit peu la déranger soit qu'on lui livre une guerre totale et sans merci avec la claire intention de la mettre par terre, jusqu'à même envisager des moyens légaux pour ça. Mais c'est vrai que ça, c'est l'étape suivante qui devrait, normalement, suivre l'édifiante lecture des tous ces savants ouvrages qui démontent l'idéologie néolibérale. Et on est bien trop polis et cultivés pour faire un truc aussi sale qu'une guerre, même politique. Peace and love, quoi. La gauche radicale, de furieux partageux ? Allons mon ami : de gentils hippies timides qui parlent trop.

Mais pas à la télé. C'est mal, de passer à la télé. Le Diplo l'a dit. Le Plan B l'a sarcastiquement fustigé. Acrimed y a consacré 12 dossiers. Passer à la télé : c'est mal. On va être récupéré. Notre parole pure et cristalline va y être déformée. On aura pas le temps d'exposer la complexité de notre pensée radicalement radicale mais complexe quand même. Le camp d'en face y arrive bien, lui, mais c'est pas pareil. Ce n'est pas parce qu'ils arrivent à résumer un programme politique en 30 secondes qu'on devrait faire pareil, d'abord. On est tout de même bien plus subtils que ça. Et puis on ne va pas s'abaisser à des pareils procédés, ah non alors. Si on fait ça, si on commence à synthétiser ce qu'on veut dire dans des phrases compréhensibles par le plus grand nombre, c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres et pas question de faire du poujadisme de gauche, fin de la discussion.
On aura raison, pleinement et parfaitement raison, mais entre nous.

Et puis si on veut déployer toute l'étincelante nuance de notre pensée, on a Internet. C'est bien, Internet, tu peux mettre des bouquins entiers en ligne. Qui démontent l'idéologie néolibérale, tiens, quelle coïncidence. Après, houla, Internet c'est bien gentil, mais de là à l'investir politiquement et réfléchir à comment en faire un outil pour la vulgarisation de nos idées, non, ça marchera pas. C'est certain. D'ailleurs, y a pas grand monde qui y va, sur Internet. Non ? En tout cas, les classe populaires n'y vont pas, ça c'est sûr. Si je te le dis. Non, crois moi, vaut mieux faire des diffs à 7 heure du matin sous la pluie devant le métro : c'est là que tu vas vraiment toucher les travailleurs. C'est du réel, ça, c'est du concret. Bon, peut-être que des tracts rédigés comme on écrivait dans l'Huma des années 50, ça pourrait éventuellement s'améliorer. Je te le concède. Mais en attendant, nous on est pas devant un clavier : on occupe le terrain. Ça c'est important et ça prime le reste. C'est pas comme si on avait connu une explosion technologique sans précédent depuis 10 ans qui va encore aller croissant et que là maintenant tout de suite on est passé à l'ère de la société de l'information, non plus. C'est le cas ? Mouais. Chais pas. Faudra en débattre collectivement...

10 ans.
On a 10 ans de retard.
Et le plus difficile, ça ne va pas être de diffuser nos idées dans la population ; non, ça, une fois que ce sera lancé, au vu du contexte, ça devrait aller assez vite.
Le plus difficile, ça va être de convaincre notre milieu que c'est nécessaire et urgent.

Publié dans Coups de gueules

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